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Open d'Australie: sans juges de ligne, le tennis prend-il un virage dangereux?

Instauré à Melbourne pour l'Open d'Australie, l’arbitrage 100% automatisé ne laisse pas les joueurs indifférents. Globalement, ils se plaignent d’un tennis robotique. Pourtant, ce n’est peut-être qu’une étape vers un autre monde. Pas impossible que les voix "out" soient remplacées par le nom de sponsors.

Il faudrait être aveugle pour ne rien voir et être sourd pour ne pas entendre. L’Open d’Australie est le premier tournoi du Grand Chelem qui se déroule sans juges de ligne et qui s’en remet à une voix métallique sans âme qui annonce les balles fautes. Aucune chance, donc, que Novak Djokovic ne soit disqualifié comme à l’US Open où, dans un mauvais réflexe, une balle violemment expédiée vers la bâche avait atteint à la gorge une officielle. Le numéro 1 mondial n’est évidemment pour rien dans cette décision prise par Tennis Australie.

Pandémie oblige, les organisateurs voulaient le moins de monde possible sur le site et il était plus facile de trancher dans une catégorie plutôt que dans une autre. C’est une mode qui avait débuté l’automne dernier à Cologne puis au Masters de Londres. Le Rolex Paris Masters avait résisté en maintenant des équipes réduites pour évaluer les trajectoires des balles. Avant d’évaluer les conséquences sur le jeu en lui-même, Gilles Simon émet des doutes sur la qualité du service proposé.

"Le problème principal, c’est que ce n’est pas précis, appuie le Niçois. A Melbourne, on voit bien les traces. Mais étonnamment, les joueurs préfèrent une erreur de machine qu’une erreur d’arbitre parce qu’ils ont l’impression que c’est personnel. Avec une machine, on n’arrive pas à pousser la parano..."

"Bientôt, on aura des machines à balles à la place des ramasseurs"

Plutôt adepte de cette modernité, Alizé Cornet est en train de revoir sa position. "Au début, je trouvais ça super, c’est de l’énergie en moins dépensée, dit-elle. Mais au fur et à mesure, je trouve que ça déshumanise le tennis. Bientôt, on aura des machines à balles à la place des ramasseurs. Il n’y aura plus de juge de chaise et on sera tout seul. Ça commence à me manquer. Cette voix automatique, il y a une petite part d’histoire qui est en train de s’en aller avec cette robotisation des choses. Je me souviens que je parlais avec des juges, c’étaient des collègues de travail, ça manque."

Observateur attentif de l’évolution du jeu, Gilles Simon trouve que le jeu devient trop aseptisé. "Les challenges (quand le joueur pouvait contester la décision, ndlr) manquent. Les gens et les joueurs aimaient ça. Il se passait quelque chose. Mais, surtout, je trouve que le niveau d’arbitrage a beaucoup baissé. J’ai l’impression qu’ils n’ont plus qu’une obsession, c’est te mettre un warning à l’instant où tu arrives à la 25e seconde. Tu es en stress permanent. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas bien sur le terrain. Ca rend le truc un peu monotone. On perd des moments intenses. On a l’impression qu’il ne peut plus rien se passer."

"L’arbitre ne sert plus qu’à compter les points"

Ces huis clos de l’automne dernier, et maintenant cette solitude sur le court, Pierre-Hugues Herbert la déplore également. "Ça fait partie des mesures qui rendent la vie sur le circuit moins chaleureuse, estime l’Alsacien. Moi, être arbitré par une machine, ça ne me plaît pas forcément. Il y a un côté moins spectacle. Même pour l’arbitre, on a le sentiment qu’il ne fait que compter les points. Il n’y a plus de problèmes d’arbitrage. Mais c’est tout ce qui est lié au Covid-19. Les juges de ligne, c’étaient des gens passionnés, ça fait des jobs en moins."

On guettera la position de Roland-Garros. Les dirigeants français ont toujours estimé que l’inspection d’une trace était plus judicieuse que le live hawk-eye. Il y a eu des problèmes d’arbitrage lors des derniers Internationaux de France en octobre. Mais la FFT a toujours prôné une politique d’arbitrage internationalement reconnue. Des vocations se créent. Mais la France pourrait se retrouver acculée. Le Masters 1000 de Madrid, disputé sur terre battue, adoptera en mai l’arbitrage automatisé avec un concurrent de hawk-eye, une entreprise espagnole nommée Foxtenn.

Les directeurs de tournois chassent les dépenses : installer la technologie sur les courts est probablement moins coûteuse que le défraiement des juges de ligne. D’autant que les annonces pourraient être monétisées. Dans une interview accordée au quotidien australien The Age, Ben Figueiredo, l’une des têtes pensantes de Hawk-eye, songe à remplacer la voix par… le nom de sponsors.

"Ça vaut le coup d’être exploré", lâche-t-il. Fermez les yeux et imaginez l’impact de "Justin Bridou" ou "Rolex" à répétition dans votre cerveau… "Mon Dieu, vous rigolez ? a réagi Alizé Cornet. Je ne sais pas si je serais capable de bien le vivre. Il faut me laisser digérer cette information. On est sur des niveaux de business… Il faut garder l’âme du sport." Oui, mais le tennis évolue si vite. Trop vite peut-être…

Eric Salliot