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Vendée Globe: Virtual Regatta, l’histoire d’un énorme carton

Son succès semble parfois occulter le vrai Vendée Globe et les marins qui en bavent dans les tempêtes. Virtual Regatta, jeu de simulation de voile, a embarqué plus de 700.000 participants dans un tour du monde par procuration au gré des changements de cap et de la météo. Le phénomène est né en France et brille désormais à l’international sous la direction d’un ancien navigateur.

Les 33 navigateurs du Vendée Globe n’étaient pas les seuls à attendre fébrilement le départ du tour du monde à la voile et en solitaire, dimanche dernier aux Sables d’Olonne. Dans leur sillage, des centaines de milliers de participants virtuels se sont lancés dans l’Atlantique avec leur embarcation sur Virtual Regatta. Depuis, les inscriptions explosent sur le jeu de simulation qui permet aux amateurs de naviguer dans les mêmes conditions météorologiques que les marins. La fatigue, le stress et les risques de casse en moins, le confort et le sommeil en plus. 

Moins d’une semaine après avoir quitté la Terre ferme, le jeu compte plus de 700.000 marins virtuels, record de la dernière édition explosé (environ 500.000 en 2016). Le succès ne surprend pourtant pas l’entreprise française basée à Issy-les-Moulineaux (92) qui anticipait entre 500.000 et un million de joueurs avant le départ. La barre des sept chiffres semble largement dans les cordes puisqu’il est possible de s’inscrire n’importe quand, le bateau du nouveau participant étant "hélitreuillé" au milieu du peloton. 

Enorme audience pour les infos 

Les raisons de ce plébiscite sont nombreuses. "Il y a cette admiration qu’on voue à ces gens en mer qui ont pris des conditions abominables il y a 24/48 heures, explique Philippe Guigné, fondateur et président de Virtual Regatta. A travers nos ordinateurs et nos téléphones, on fait un peu la même chose et c’est ça le trip de ce jeu." Les vents basés sur la vraie météo (des prévisions américaines NOAA), les options de navigation, les courses inter-entreprises et le graphisme très réalistes permettant de suivre son bateau en pleine mer concrétisent l’immersion. Sans la mauvaise surprise des avaries, absentes du jeu. "On l’a déjà fait mais on l’a enlevé. C’est un hasard que les joueurs détestent." 

L’addiction au jeu semble parfois rendre le suivi de la course virtuelle plus fort que celui de la vraie. "Lorsque nos partenaires écrivent des news sur le Vendée globe virtuel, elles font une énorme audience", note Guigné qui balaie tout de suite l’idée d’une lutte avec le réel. "On est partenaire et on se sert l’un l’autre, ajoute-t-il. On est le Vendée globe virtuel, l’entité qui permet à tous les fans d’y participer. C’est un vrai mariage entre eux et nous. Ce n’est surtout pas une concurrence mais une complémentarité pure et dure." Le Vendée Globe profite du jeu pour sa communication et vice versa. 

Une autre raison encourage à se jeter dans la bataille: le confinement. "Ça pousse les gens à s’évader, à rêver, énumère Philippe Guigné. C’est un jeu vidéo qui permet aux gens d’aller en mer, de sentir le vent frais de se balader autour de la planète. C’est presque un médicament." Le remède n’est pas nouveau. Virtual Regatta a été lancé en 2006 à l’occasion de la Route du Rhum par cet ancien marin professionnel, vainqueur du Tour de France à la voile en 1997.

"Un sacré service qu'on rend à la voile" 

Le Rochelais - avec "une moitié de l’Ile de Ré" - s’est lancé dans le gaming en participant au scénario de Virtual Skipper, l’un des premiers jeux de simulation de voile en 2000, quand Internet commençait à exploser. Il a ensuite lancé sa propre société, "Manyplayers" en 2002, avec du foot, du tennis, du rugby, du cyclisme et les 24 heures du Mans. "Mais ce qu’il y avait de meilleur, c’était la voile, précise l’entrepreneur. Au départ, on était sur une logique assez multisport mais Virtual Regatta était de loin celui qui marchait le mieux. Tout le monde en parlait. A un moment, c’était bien de se focaliser sur un sport. On ne regrette absolument pas. On aurait dû le faire avant."

L’aventure est aujourd’hui une success story à l’international. Virtual Regatta, qui emploie dix personnes, est concepteur, développeur et éditeur du jeu. L’entreprise multiplie les partenariats, s’est associée avec la Fédération mondiale de voile, s’arrache pour devenir le jeu officiel de plusieurs courses et sera celui des JO de Paris en 2024 pour les régates à Marseille et la course autour de la Corse. Virtual Regatta favorise aussi l’ouverture du monde de la voile, réservée à une élite et difficilement accessible. Elle le devient ainsi par procuration. "C’est un sport qu’on pratique dans sa tête beaucoup plus souvent qu’en vrai, image Guigné. Pouvoir la pratiquer de façon digitale à longueur d’années, c’est un sacré service qu’on rend à la voile. C’est tout l’intérêt pour une fédération de s’impliquer avec l’éditeur du jeu qui a le mieux modélisé son sport." 

Le modèle cartonne aussi pour son accessibilité grâce au système du "free to play", permettant une inscription gratuite tout en pouvant améliorer sa monture en achetant des options. Popularité garantie. "De manière écrasante, nos joueurs ne jouent à rien d’autre qu’à Virtual Regatta, situé Guigné. Ce ne sont absolument pas des gamers."

Trois anciens (vrais) vainqueurs sur Virtual Regatta

Le monde du esport est pourtant présent sur la course avec des équipes dédiées, à l’instar la team française MCES, vice-championne du monde de clash of clans, présente pour tout rafler, dont les 10.000 dollars promis au vainqueur. Ils devront se frotter à d’autres experts en la matière: les vrais navigateurs. Trois anciens vainqueurs du Vendée Globe ont pris part à la course virtuelle: Armel Le Cléac’h, le tenant du titre (2016-2017), François Gabart (2012-2013) et Vincent Riou (2004-2005). "Je me demande s’il n’y en a pas un quatrième avec Michel Desjoyeaux (2000-2001 et 2008-2009) qui y jouait il y a quatre ans", s’interroge Guigné. Loïck Peyron, légende française de la voile, y a aussi pris part d’une manière inédite en étant sponsorisé par la société Polarys, spécialisée dans la "business intelligence".

Si le Vendée Globe est la course phare de la marque, celle-ci en organise une soixantaine par an. Le tour du monde en solitaire n’est d’ailleurs pas le plus prisé du public à l’international. Les courses Inshore (régates côtières) de Virtual Regatta connaissent un gros succès auprès du public étranger. "On s’est dit que Virtual Regatta allait s’internationaliser grâce au jeu Inshore, c’est un peu le cas mais moins que ce que l’on pensait, conclut Guigné. On reste très français." Il reste encore du temps pour dépasser les frontières puisque les plus rapides pourraient rallier les Sables d’Olonne dans deux mois et demi. Sans avarie, il y a même de fortes chances qu’un marin virtuel coupe la ligne d’arrivée avant l’un des vrais concurrents. 

dossier :

Vendée Globe

Nicolas Couet