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NBA: pourquoi les Lakers font de nouveau peur

Après plus d’une demi-décennie de vaches maigres, les Los Angeles Lakers semblent de nouveau équipés pour viser les playoffs, et peut-être même le titre, si l’incroyable duo LeBron James-Anthony Davis fait des étincelles. Mais avant de dominer la ligue, la franchise la plus clinquante de NBA devra déjà triompher chez elle, à Los Angeles, alors que les Clippers - qu'ils retrouvent la nuit prochaine pour un derby de LA à l'occasion du lancement de la saison régulière - ont eux aussi bâti un effectif effrayant et sans doute plus complet. Alors, les Lakers nouvelle version peuvent-ils le faire? Analyse.

Le tapis rouge avait été déroulé sur Hollywood Boulevard, et les plans pour la construction d’une statue du "King" étaient déjà prêts. A Los Angeles, la saison 2018-2019, an 1 de l’ère LeBron James aux Lakers, devait être celle de la renaissance. Elle aura été un monumental fiasco: à titre personnel, l’homme aux trois bagues de champion et aux quatre trophées de MVP (meilleur joueur) a réalisé un exercice en deçà de ses standards habituels, plombé par une vilaine blessure aux adducteurs le jour de Noël. Sur un plan collectif, les Californiens ont fini la saison avec un bilan médiocre de 37 victoires pour 45 défaites, terminant dixièmes de la conférence Ouest et loupant les playoffs pour la sixième saison consécutive.

C’est le jeu de la NBA, peut-on relativiser, une histoire de cycles, de périodes fastes et de périodes creuses. Mais chez les Lakers, ça ne fonctionne pas comme ça. Pour vous donner un petit aperçu du rythme de croisière habituel (et attendu), la franchise la plus bling-bling d’Amérique n’avait manqué les phases finales qu’à cinq reprises entre son lancement en 1948 et 2013, décrochant au passage seize titres. Alors cette nouvelle désillusion a tout fait exploser: la quasi-intégralité de l’effectif a été annoncé sur le départ en pleine saison, le coach Luke Walton a évidemment pris la porte et l’icône Magic Johnson, président des opérations basketball depuis 2017, a lui jeté l’éponge avant même le dernier match, sans avoir prévenu la propriétaire Jeanie Buss, mais en accusant le manager général Rob Pelinka de l’avoir "poignardé dans le dos". Bref, c’était Dallas à Los Angeles.

Mais comme dans tout bon soap-opéra, un ou deux épisodes permettent de redistribuer les cartes et de relancer l’intrigue. Et alors que la NBA reprendra ses droits dans la nuit de mardi à mercredi, six mois après le chaos californien, voilà nos Lakers plus ambitieux que jamais. Prêts à retrouver les playoffs, bien sûr, et même à viser plus haut: selon les 30 managers généraux de la ligue nord-américaine, LeBron et les siens abordent le nouvel exercice comme… troisièmes plus sérieux prétendants au titre. "Ils sont armés pour gagner, oui", confirme Stephen Brun, consultant basket RMC Sport.

LeBron James a un nouveau camarade de jeu

Comment en est-on arrivé-là en une seule intersaison? Chez les Lakers, la révolution porte un nom. Et un mono-sourcil: celui d’Anthony Davis. A l'heure des supers-duos en NBA, la franchise s’est constituée le sien cet été en offrant à LeBron James un Robin qui mesure 2,08m et pourrait bien afficher de meilleures statistiques que Batman. Le pivot de 26 ans, premier choix de la draft 2012 et superstar des New Orleans Pelicans, n’avait pas caché son envie de changer d’air, et ce depuis de longs mois. Un éventuel transfert vers les Lakers avait été évoqué dès l’hiver dernier et avait d’ailleurs provoqué un peu plus de bazar dans le vestiaire de LA.

Il s’est finalement concrétisé à la mi-juin, et de quelle manière! Pour pouvoir faire venir Davis (potentiellement libre l’été prochain), les Angelenos ont dû laisser aux Pelicans trois choix de premier tour de draft, mais aussi l’arrière Josh Hart, et surtout l’ailier Brandon Ingram et le meneur Lonzo Ball, qui devaient incarner le futur de la franchise. Autrement dit, la propriétaire Jeanie Buss, fille d’un ancien joueur de poker, a sacrifié une stratégie de plusieurs années pour faire tapis sur un seul joueur. Si Davis répond aux attentes, ce "trade" peut être l’une des plus belles opérations de l’histoire récente de la NBA. Si Davis se blesse, et cela lui arrive régulièrement, c’est la catastrophe.

LeBron et Davis
LeBron et Davis © AFP

L’intéressé n’envisage évidemment pas la deuxième option, et a vite annoncé la couleur. "Je suis prêt pour ce défi, expliquait 'The Brow' lors de la journée des médias précédant la reprise. Quand j’ai mis pour la première fois ma tenue dans le vestiaire, je me suis dit: 'Wow, je suis un Laker maintenant, ça y est. Rejoindre une franchise mythique, avec de grands joueurs, un grand coach, un bon staff, je ne pouvais rien demander de mieux. […] Ma seule priorité, c’est le championnat. Quand j’ai un peu poussé pour quitter New Orleans, tout le monde sait que j’ai dit que je voulais gagner des titres. Tout le monde joue au basket pour être champion, et je veux pouvoir écrire ça sur mon CV avant la fin de ma carrière. Je pense que cette année, on a une chance de faire quelque chose. On va bien s’amuser."

Une ambition affichée, une nouvelle star assurant être prête à faire passer les objectifs collectifs avant ses intérêts personnels: il n’en fallait pas plus pour faire rêver tous les fans des Lakers, à la diète depuis la disparition de la paire Kobe Bryant-Pau Gasol. Ces derniers ont en plus vu James et Davis multiplier les accolades et les petites attentions, comme lorsque le King a voulu offrir son numéro 23 à son nouveau coéquipier. Le duo a également proposé quelques combinaisons de classe en présaison. Et montré ce que beaucoup pressentaient: leur entente sur pick-and-roll va faire très, très, très mal aux adversaires. "Ça va être un vrai casse-tête à défendre, estime Stephen Brun. Parce que si vous ne sortez pas sur LeBron, il va aller au cercle et il va dunker. Si vous décidez de stopper LeBron sur le pick, il va envoyer une balle lobée à Davis. Et si vous décidez de fermer Davis, et c'est là où le recrutement a été intelligent, il y a des tireurs à trois points maintenant. Sur les ailes, ça peut tomber dedans. C'est indéfendable."

"King" James, lui, a déjà prévenu que la priorité offensive serait donnée à "AD", conscient de n'avoir "jamais eu de joueur aussi dominant" (Stephen Brun) à ses côtés, "un mec qui est peut-être top 5 NBA avec aussi cette faculté à s'écarter et à défendre". Aux Etats-Unis, certains en ont profité pour le critiquer, expliquant qu'il ouvrait déjà le parapluie en plaçant la pression sur son nouveau coéquipier pour ne pas être en première ligne en cas d'échec. "Ce n'est pas le genre de mec à se défiler et à fuir les responsabilités, tranche notre consultant. Et Davis ne peut pas tout faire tout seul. Il va avoir besoin d'un bon LeBron pour être bien servi."

Une connexion qu'on imagine faire mouche, et pas qu'un peu. "Je pense que Davis va être le meilleur marqueur des Lakers et que LeBron ne va pas être loin des dix passes décisives de moyenne, avance notre consultant. Même s'il y a des meneurs, le jeu va s'articuler autour de lui, c'est lui qui va monter le ballon et créer beaucoup de situations de pick." On en vient à se demander si voir l'ancien de New Orleans en priorité offensive est une condition à la réussite de ces Lakers. "Je pense, répond Stephen Brun, parce qu'il a cette faculté à plus dominer une rencontre que LeBron. Il y a les contres et on sait que LeBron est devenu un petit peu léger défensivement ces deux-trois dernières années, qu'il fait moins les efforts car il ne peut peut-être plus les faire physiquement."

"Il va vouloir taper du poing sur la table par rapport aux gens qui l'ont un peu oublié"

Mais gare au réveil de la bête. Absente des playoffs pour la première fois depuis 2005, la superstar a pu prendre le temps de se préparer (au milieu du tournage pour Space James 2). Et a promis de prendre sa revanche. "C'est un mec orgueilleux, fier, qui a beaucoup travaillé cet été pour renforcer son corps, rappelle Stephen Brun. Je le vois un LeBron James très fort et qui va démarrer pied au plancher." Comme pour envoyer un message au reste de la ligue. "Il avait l'habitude de monter crescendo les dernières saisons, d'attendre les moments importants pour se montrer, poursuit l'ancien international français, mais là je crois qu'il va vouloir vite taper du poing sur la table par rapport aux gens qui l'ont un peu oublié ou qui le sous-estiment car ils est plus âgé. Je pense qu'il va faire mal." D'autant qu'il semble avoir trouvé le complément parfait ou presque. "En termes de talent, ce sont les deux meilleurs joueurs que je n’aie jamais entraînés, reconnaît le coach Frank Vogel. Ça procure énormément d’excitation, et aussi une certaine pression. Vous devez être sûr de les gérer comme il le faut, de les installer à un poste qui leur convient, où ils seront à l’aise avec leur propre rôle et avec ce qu’il se passe autour d’eux."

Et c’est bien là le point d’interrogation principal chez les Lakers: que va-t-il se passer autour de "AD" et LeBron? S’ils ne sont pas trahis par leur corps, les deux joueurs All-Stars peuvent enquiller à eux deux 50-60 points par match en moyenne. "Ça peut être du 50 points, 20 rebonds et 12 passes décisives en cumulé. Un carnage", résume Stephen Brun. Mais il leur faudra impérativement du soutien pour finir dans le top 8 puis passer des tours en playoffs. Comme expliqué précédemment, la direction des Lakers a fait le choix de sacrifier une demi-équipe durant l’intersaison pour s’offrir Davis. Et la vague de départs ne s’est pas arrêtée là: Lance Stephenson, Tyson Chandler, Moritz Wagner ou encore Isaac Bonga ont eux aussi quitté le navire, si bien qu’à un moment de l’été, la franchise de LA avait moins de cinq joueurs sous contrat et un énorme chantier à terminer.

Deux machines, mais beaucoup de questions

Elle l’a bouclé avec les moyens restants, en prolongeant Javale McGee, Kentavious Caldwell-Pope, Rajon Rondo et Alex Caruso, et en recrutant Avery Bradley, Danny Green, Jared Dudley, Quinn Cook, et surtout le pivot DeMarcus Cousins, qui devait être le troisième homme fort. Sauf que Cousins s’est rompu les ligaments croisés du genou gauche en août et devrait vivre une saison blanche. Ce qui a poussé les Angelenos à recruter l’expérimenté mais irrégulier Dwight Howard pour le remplacer. "Ils ont lâché quelques joueurs intéressants pour concrétiser l’objectif Davis mais ils ont été très intelligents sur le recrutement des role players. Ils ont des mecs en sortie de banc qui sont des bons joueurs: Bradley, Cadwell-Pope, Rondo qui est encore là et qui va être hyper intéressant. Ils ont su se retourner vite après la blessure de Cousins en prenant Howard, qui était peut-être le meilleur choix sur le marché même si nous en tant que Frenchies on aurait préféré que ce soit Joakim Noah. Howard, c'est quelque chose de cohérent et ça peut faire un petit double-double de moyenne. Et puis c'est sa dernière chance s'il veut laver l'affront de son premier passage chez les Lakers. Il y a un côté belle revanche à prendre, clairement." 

De bons choix, donc, mais pas de quoi totalement dissiper le flou ambiant. Au commencement de la saison, personne n’est capable de donner le futur cinq majeur des Lakers: Anthony Davis a demandé à jouer ailier fort et sera écouté, on peut imaginer que Javale McGee sera le pivot titulaire, mais ensuite? LeBron James sera bien évidemment au cœur du jeu, mais en tant qu’ailier, ou en tant que meneur? Quel rôle pour Kyle Kuzma, qui a le talent pour être la troisième arme des Lakers? Quid de Rajon Rondo, Danny Green et Avery Bradley? Et l’entente dans le vestiaire? Comment créer un collectif en peu de temps après autant de changements? Comment va se passer l’intégration de Dwight Howard, personnage à la réputation sulfureuse? Autant d'interrogations dont les réponses raconteront une partie du destin de la franchise cette saison.

Les Lakers en présaison
Les Lakers en présaison © AFP

Se pose aussi la question des changements dans la philosophie de jeu. La saison dernière, les Lakers avaient voulu (avec un brin de prétention) miser gros sur l’attaque et surtout très peu sur le jeu extérieur, se démarquant des standards actuels, où les tireurs à trois points sont ultra précieux. Cette saison, les Californiens veulent visiblement rentrer dans le moule: Green ou Bradley ont été recrutés pour leur adresse à distance, Anthony Davis a confié avoir bossé son shoot tout l’été pour être encore plus complet, et a surtout parlé de défense dans toutes ses interventions médiatiques. "Je veux être le meilleur joueur défensif de la saison, et je vous le dis: je pense que je donnerai probablement plus en défense qu’en attaque, parce que ce sera la clé, lâchait-il lors de la journée média. On a plein de bons shooteurs, et je veux être le mec qui va permettre de verrouiller l’équipe. Je n’ai peur de personne. Si on est bons en défense, on ira loin."

C’est l’un des (nombreux) domaines sur lesquels sera jugé le coach Vogel. Et peut-être très rapidement. Avant même le lancement des hostilités, plusieurs observateurs ont mis le nouveau technicien sous pression, imaginant un scénario dans lequel les Lakers débuteraient mal leur saison, et où Vogel serait remplacé par son adjoint Jason Kidd. Parce que les entraîneurs ont souvent la vie dure dans les équipes de LeBron James, et parce que Vogel reste sur une expérience très moyenne à Orlando, achevée prématurément en 2018. L’ancien homme fort des Pacers préfère toutefois voir le bon côté des choses. "Je me sens bien, frais, et je n’ai pas perdu de match depuis presque un an et demi", s’amuse-t-il.

LeBron-AD, contre Kawhi et PG : Los Angeles en salive d’avance

Pour que Vogel garde la banane (et son job), il faudra aux Lakers obtenir des résultats dans une Conférence Ouest hyper relevée. Obligation de titre? On n'ira pas jusque-là. "S'ils ne font pas finale de Conférence, on pourra peut-être parler de déception mais je ne crois pas que ce sera le cas s'ils ne sont pas champions, annonce Stephen Brun. Il y a déjà le facteur blessures, hyper important sur une saison NBA où l'essentiel est d'être en bonne santé pour les playoffs en avril-mai-juin. LeBron a une fenêtre sur deux ans, sans doute sa dernière car l'horloge tourne, pour gratter des places dans le débat sur le meilleur joueur de l'histoire avec Michael Jordan. Il a l'équipe pour mais s'ils ne sont pas champions cette année, il y aura une autre chance l'année d'après." Le défi est de taille. XXL, même. Car malgré le déclin annoncé des Golden State Warriors cette saison, un autre monstre a pris forme durant l'été en Californie: l’équipe des Los Angeles Clippers.

On expliquait en préambule que les Lakers étaient les troisièmes prétendants les plus sérieux au titre en 2020, mais les favoris numéro 1, pour les managers généraux comme pour les bookmakers, ce sont bien les voisins de LA, les co-occupants du célèbre Staples Center. Tandis que les Lakers travaillaient sur le dossier Davis, les Clippers ont eux réussi à faire signer en un été Paul George (Oklahoma City), et surtout le récent champion Kawhi Leonard (Toronto), MVP des finales 2019 longtemps courtisé par… les Lakers, rois de la ville en termes de popularité. Cela a entraîné quelques scènes cocasses à Los Angeles avant la reprise: Leonard – qui a pourtant grandi dans le coin – s’est ainsi fait siffler lors d’un match de NFL des Rams au Memorial Coliseum, lorsque les fans des Lakers l’ont aperçu sur les écrans géants du stade. "Ils l’ont hué car il n’est pas venu jouer pour nous, a justifié le célèbre rappeur Snoop Dogg. Ils se sont sentis trahis parce que Kawhi était supposé jouer chez nous. Nous aimons les gars de LA, mais là tu évolues juste pour la mauvaise équipe…"

Kawhi Leonard et Paul George
Kawhi Leonard et Paul George © AFP

Une petite péripétie pour Leonard, une aubaine pour les médias et les têtes pensantes de la NBA, qui ont fait monter la sauce tout l’été autour de ce derby longtemps déséquilibré. Preuve de l’attente autour de l’affiche, les dates choisies pour les rencontres entre Los Angeles et Los Angeles. Non seulement les Lakers et les Clippers vont s’affronter dans la nuit de mardi à mercredi (4h30), en ouverture du championnat, mais ils se retrouveront aussi à Noël, lors d’une journée très exposée, avant deux nouveaux duels fin janvier et début mars. "Ils vont se haïr, prédit David Stern, ancien boss de la NBA. Ça va être une grande rivalité." Et c'est son successeur qui se lèche les babine comme l'explique Stephen Brun: "Adam Silver est content. Avec tous les trades, il s'est dit: 'Ça va redonner de l'intérêt à la NBA et les Lakers vont reprendre du poil de la bête'. Et là, en plus, il y a un vrai derby avec deux équipes dans la même ville et la même salle."

Une rivalité que les joueurs, jusqu’à présent, refusent toutefois de commenter. "C’est le Staples Center qui sera le grand gagnant cette saison", observe LeBron James, en bon businessman. Anthony Davis, lui, pense aux 78 autres matches qui attendent les siens jusqu’en avril. "Je ne sais pas ce que pensent les Clippers, rétorque-t-il. Mais je sais ce qu’ont les Lakers en tête: jouer au basket. Les Clippers ont une belle équipe évidemment, mais on sait de notre côté que l’objectif va au-delà d'une simple rivalité. Gagner un derby ne fait pas gagner le championnat." Sauf si le derby en question est programmé en finale de Conférence… Sept matches au Staples Center pour se départager en mai prochain? "Il y a d'autres équipes susceptibles d'arriver à ce niveau à l'Ouest mais ça donne envie, c'est clair", conclut Stephen Brun. On signe même tout de suite.

Clément CHAILLOU avec Alexandre HERBINET