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Cyclisme: Tour de France, paternité, pression du titre mondial... Alaphilippe se raconte

Julian Alaphilippe a accordé ce dimanche un entretien exceptionnel au RMC Sport Show. Le double champion du monde en titre de cyclisme s’est confié sur ses performances, la paternité et toutes les émotions vécues pendant la saison 2021. Le Français a aussi dévoilé son programme et ses objectifs pour 2022.

Julian, êtes-vous heureux de passer quelques jours en France après tant de jours à l’étranger pendant la saison?

C’est vrai que j’ai moins l’occasion d’y venir à part pour le Tour ou pour les reconnaissances d’étapes. Il y a aussi Paris-Nice ou quand je vais faire un petit coucou à la famille. C’est vrai que l’emploi du temps est toujours bien rempli et j’ai de moins en moins de temps pour profiter. Là cela me fait plaisir et je suis content.

Dans votre autobiographie à paraître en novembre, vous racontez cette fabuleuse année 2021 où vous êtes devenu père tout en portant le maillot de champion du monde. Le temps vous a paru long depuis votre premier titre?

Non non, justement c’est passé très vite. J’ai eu beaucoup de demande pour faire des choses et pour faire plaisir aussi au public. Il y a eu de nombreuses demandes. Pour moi, faire ce livre c’était un peu une manière de retranscrire sur du papier tout ce que j’ai pu ressentir tout au long de cette année riche en émotions. Il y a eu beaucoup de changements. Personnels avec la naissance de mon petit et professionnels avec de belles victoires, des hauts et des bas, et le maillot arc-en-ciel. C’était un moyen de laisser une trace de cette année incroyable et de faire plaisir au lecteur.

Pourquoi avoir eu besoin d’écrire, vouliez-vous créer un lien avec votre public?

Déjà cela me tenait à cœur que cela soit moi qui le raconte avec mes mots. Je ne voulais pas que cela soit les photos que l’on trouve déjà sur les réseaux sociaux ou internet. Là c’était vraiment une façon de parler sans filtre et sans enlever les mauvais moments. Dès le début du livre, il y a le passage de Liège-Bastogne-Liège où je perds la course en faisant des erreurs. Il y a plein de petites choses qui viennent vraiment de moi et cela parle aussi du vélo, de ma saison, de mon petit et de Marion qui m’accompagne au quotidien. Il y a les bons et les mauvais moments. Il y a un peu de tout car c’est une année qui m’aura beaucoup marqué. C’était important de laisser une trace de cette manière.

"Je m’étais aussi mis une sorte de pression sur les épaules"

Votre livre vous a aussi servi de thérapie en quelques sorte. Est-ce que cela fait du bien?

Je ne dis peut-être pas tout mais c’est sûr qu’il y a beaucoup de choses. Je n’ai pas voulu mettre de filtre ou cacher les mauvais moments. On en a tous et il y en a eu pour moi aussi cette année avec des déceptions. Cela s’est plutôt bien passé tout au long de l’année et c’était un plaisir d’échanger tout au long de l’année après chaque course pour faire le débrief et écrire ce que j’ai pu ressentir ou faire de belles photos et partager des moments. A la fin cela fait vraiment plaisir de voir cela dans un livre.

Après un maillot arc-en-ciel pesant en 2021, celui de la saison prochaine sera-t-il moins lourd?

En tout cas je l’espère. J’espère parce que mine de rien j’ai appris à courir avec le maillot arc-en-ciel. J’ai appris à le porter chaque jour à l’entraînement et lors de toutes les sollicitations qui vont avec. Je m’étais aussi mis une sorte de pression sur les épaules à vouloir toujours le faire briller et à vouloir toujours donner le maximum.

On sait que ce n’est pas toujours évident. Ce n’est pas facile d’être performant de la première course en février à la dernière en octobre. Il faut aussi savoir prendre un peu de recul. Avec ce maillot on veut toujours être bon et ne pas se décevoir soi-même ou décevoir les coéquipiers et les supporters.

Julian Alaphilippe
Julian Alaphilippe © Icon Sport

C’est peut-être là-dessus que je vais prendre plus de recul la saison prochaine en appréciant ce que j’ai réalisé. C’était un rêve d’aller chercher le titre mondial une fois. Une deuxième fois c’était quelque chose que je n’avais imaginé. Je veux déjà savourer tout cela puis faire ce que je sais faire: donner le maximum sur le vélo sans vouloir toujours me mettre la pression. J’espère que cela va mieux se passer.

Vous pensez-vous encore plus surveillé par vos adversaires depuis que vous êtes champion du monde?

Je ne suis pas une terreur ou une menace mais par contre mes adversaires savent que je dynamite toujours la course et qu’il peut se passer quelque chose. Je suis un coureur qui aime attaquer et quand il y a eu du mouvement. Je suis comme ça. Après, les regards n’ont pas forcément changé. Bien sûr on a un peu moins de liberté avec le maillot arc-en-ciel. On est tout de suite beaucoup plus surveillé mais je l’étais déjà avant. Cela n’a pas changé grand-chose. C’était plus quelque chose qui venait de moi à toujours vouloir faire mieux. Cela peut-être une qualité mais cela peut parfois coûter des victoires et faire faire des erreurs. Il faut rester tranquille comme j’ai su l’être et profiter.

Alaphilippe dévoile ses objectifs pour 2022 et sur le Tour

Quels sont vos objectifs pour l’année 2022 après ce deuxième titre mondial?

L’année dernière j’ai voulu essayer de jongler avec les Classiques flandriennes et ardennaises qui s’enchaînent. Je me suis aperçu que c’était possible de le faire. Mais être à 100% sur les deux ce n’est pas évident. Ce qui va changer pour la première partie de saison prochaine ce sera de rester concentré sur les Classiques ardennaises. Ce sont les courses qui me correspondent le mieux. Même si j’ai adoré découvrir le Tour des Flandres, c’est une course que je reviendrai faire en étant à 100% et en étant prêt à donner le maximum pour jouer la victoire. Etre prêt pour la Flèche Wallonne ou Liège-Bastogne-Liège fin avril et jouer la victoire sur le Tour des Flandres, c’est un peu difficile. L’année prochaine je vais rester sur les Ardennaises. Ensuite le Tour de France sera vite là et on verra.

Justement, pensez-vous gagner ou même vous illustrer sur le Tour de France 2022?

C’est sûr que c’est un parcours qui plaît beaucoup parce que c’est difficile de prévoir un scénario. Moi j’aime bien quand c’est comme cela. Il y a des terrains de jeu complètement différents. Déjà dans la première semaine avec un chrono, des étapes de bordures ou de puncheurs ou des pavés et la montagne qui va s’enchaîner.

Il peut se passer tellement de choses dans la première semaine et dans la première partie du Tour. C’est difficile de prévoir un scénario et c’est quelque chose qui me plaît vraiment. Quand je dis cela, je ne pense pas au classement général. Je pense juste à faire de belles étapes et à essayer d’aller gagner. Il va se passer plein de choses et cela va rendre le Tour intéressant, enfin je l’espère. C’est cela que je veux dire quand j’explique que le parcours du Tour me plaît. Il y a aussi des étapes très difficiles avec la haute montagne qui va être très compliquée. Je ne fais pas trop de plans pour l’instant. Je vais attendre d’aller reconnaître certaines étapes pour aller me fixer des objectifs plus clairs.

En avez-vous parfois assez que l’on vous demande de gagner le Tour? Pensez-vous que cela dévalorise un peu vos autres victoires?

Non mais après ça, il faut vivre avec. Cela fait partie du jeu. Forcément, les gens attendent un prochain vainqueur du Tour de France qui soit Français. Cela ferait du bien et pour nous aussi. Pour le cyclisme français, après tant d’années, cela serait génial. Je rêve aussi de le faire. Mais il ne faut pas oublier que les saisons sont longues. Il y a aussi d’autres courses même si le Tour de France passe par-dessus tout. Je veux aussi être performant à 100% sur les Classiques.

Julian Alaphilippe sur le Tour de France 2019
Julian Alaphilippe sur le Tour de France 2019 © Icon Sport

Des courses me font rêver comme d’autres Monuments que je rêve de gagner. Il y a plein de choses à faire. Ce sont des choses différentes que le fait de courir pour gagner le Tour de France. Je ne suis même pas capable de répondre à la question de savoir si j’en suis physiquement capable.

C’est pour cela que je ne me prends pas trop la tête. Je reste concentré sur les objectifs que je me fixe. Si un jour je sens que je veux prendre le départ du Tour de France avec l’ambition d’essayer de faire le classement général, je le ferai. Je veux garder cette petite part d’incertitude. C’est ce qui me donne envie d’avancer. Tout sacrifier dès l’année prochaine pour me dire que je vise le Tour, je n‘ai pas envie.

Dans votre livre, vous racontez aussi les instants de vie en commun après les autres coureurs de l’équipe Deceuninck-Quick Step. C’était important pour vous?

J’ai voulu insister sur ce point-là parce que c’est une partie très importante pour moi cette relation avec mes coéquipiers. C’est vraiment un état d’esprit qui fait toute la différence sur les courses. Pour prendre l’exemple de Dries Devenyns on est des amis en plus d’être coéquipiers sur le vélo. Quand il a refusé la sélection belge pour le championnat du monde, cela a démontré toute sa classe et l’amitié qu’il a pour moi.

On roule ensemble toute l’année et comme il savait que j’avais des chances de m’imposer il ne voulait pas rouler contre moi. Cela m’a énormément touché quand j’ai appris qu’il avait refusé la sélection. C’est à l’image du personnage, c’est un grand monsieur. Je suis fier de compter sur un coéquipier comme lui ? Cela aide à se dépasser sur le vélo.

Votre année arc-en-ciel commence après la mort de votre papa et s’achève après la naissance de votre fils. En quoi avez-vous changé en tant qu’homme?

Je me sens beaucoup plus accompli. Le fait de devenir papa a aussi été un grand moment. J’en suis le plus heureux. Cela fait relativiser sur tout. D’un point de vue professionnel, d’avoir été chercher le premier titre cela a été une satisfaction même si je n’ai pas eu le temps de savourer. Mon deuxième titre je ne l’avais pas imaginé. Dans pas longtemps je vais reprendre l’entraînement pour préparer la saison prochaine.

C’est un peu comme ça ma vie. En ce moment c’est toujours à bloc et j’aurais peut-être un peu plus le temps de réaliser quand cela s’arrêtera. Pour l’instant j’aime ce rythme et je préfère continuer à tout donner. Je veux aussi profiter de mon petit donc cela me donne beaucoup d’énergie pour la suite.

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