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Rumilly-Monaco: Viglierchio, un oeil sur le reblochon, un autre sur le Stade de France

Stade de France ou pas à l’issue de la demi-finale face à Monaco (ce jeudi à 21h15), le joueur de Rumilly-Vallières, Stéphane Viglierchio connait déjà les horaires du jour d’après: ce sera réveil à 4h30 et présence, une heure plus tard devant la chaîne de production de reblochons dans la fromagerie qui l’emploie. Plongée dans le réel du foot amateur.

"Ça a l’air simple, mais pas tant que cela…": debout derrière sa ligne de production, dernier maillon de la chaîne, juste avant l’emballage final, Stéphane Viglierchio a l’œil vif et souriant malgré l’horaire matinal. Il est 7h et lui est en poste depuis 90 minutes déjà, le temps d’un match de foot. Le temps de la demi-finale de Coupe de France qu’il disputera avec Rumilly-Vallières (N2), face à Monaco, jeudi (21h15). Une respiration dans un quotidien professionnel bien loin des terrains.

Stéphane Viglierchio contrôle les reblochons
Stéphane Viglierchio contrôle les reblochons © DR

"Oui, cela parait simple, reprend-t-il face à son interlocuteur, interloqué par la dextérité et la fluidité du geste humain au cœur d’une enfilade de machines complexes et autonomes. Je reçois des piles de reblochons, je contrôle s’ils n’ont pas des trous ou des malfaçons ; en somme, s’ils sont prêts à vendre. Si tout est OK, je les mets dans la file et ils sont emballés, les autres partent à la fonte. Je me mets toujours à la place du client et je me dis: celui-ci, je l’achète ou pas? Je suis à un poste stratégique, je fais le dernier point de contrôle."

"Un œil sur le reblochon le matin et sur le ballon le soir!"

Au bout de six années dans cette "usine" à reblochons, s’il a perdu un peu le goût du fleuron des fromages de Savoie, ce n’est ni à cause du covid, ni par la méticulosité et la concentration à avoir au cœur des machines automatiques qui concluent son travail. Non, c’est un peu le côté "répétitif" du geste: "jusqu’à 15 000 unités vérifiées au quotidien, mais parfois, c’est plutôt 10 000". Comprenez: une fois rentré chez lui, il ne faut plus lui en proposer. "La première année, j’en mangeais, mais désormais, c’est uniquement en tartiflette", dit-il dans un éclat de rires. Et encore, avec modération car son coach sort la balance chaque semaine pour vérifier les masses grasses de ses joueurs. Fromage et sportif de haut niveau, le duo est guère compatible: "mais je ne suis pas… 'de haut niveau', sourit-il. Je peux me permettre quelques petits plaisirs, aussi…"

Car Stéphane Viglierchio a une "double vie". Et il en a fait une devise: "un œil sur le reblochon, le matin et sur le ballon, le soir!" L’aide-fromager, vu dès potron-minet dans la fruitière de Cruseilles, à côté d’Annecy troque, trois soirs par semaine, sa tenue blanche de laboratoire avec charlotte sur la tête pour ses habits de "footeux" aux couleurs de son club, le GFA Rumilly-Vallières. "Cela me permet de travailler d’autres muscles du corps…"

Stéphane Viglierchio
Stéphane Viglierchio © DR

Et de travailler aussi une forme de résistance et de résilience au pays de l’Abondance. Où les huit fromages de Savoie font la fierté de l'effectif, qui a tourné un film en leur honneur. "Pour être beau et fort, je mange du Beaufort", "pour les efforts intenses, je prends de l’Abondance", lancent-ils à tour de rôle.

"C’est 5h30-12h30, du dimanche au vendredi, reprend Viglierchio, sur son quotidien. Le réveil, c’est à 4h30 car j’habite loin de la fruitière. A 5h15, je suis dans l’entreprise. A 13h, je suis à la maison et je vais à 16h40 à l’entraînement." Un emploi du temps millimétré à jongler entre kilomètres, reblochons à emballer et entraînements. Sans oublier la page repos. "J’essaie de me poser quand je rentre chez moi…"

Mais ne comptez pas sur le milieu de terrain de 31 ans pour se plaindre. Certes, il a espéré percer dans le foot d’en haut - il était aux portes de l’ETG, Evian Thonon Gaillard quand le club haut-savoyard grimpait les étages du professionnalisme en 2009, juste avant d’arriver en Ligue 1 en 2011 - mais des blessures au genou l’ont cloué en bas de la pyramide. Un parcours qui n’a pas de prise sur un large sourire, à peine masqué par les mesures sanitaires drastiques du laboratoire où il œuvre du dimanche au vendredi. Stéphane Viglierchio appelle cela "son monde réel". "Je suis bien obligé de travailler pour vivre, constate-t-il. Parfois, je suis fatigué mais je fais en sorte d’être à fond et tout se fait au mental. Et je me dis, le matin du match, je serai dans le fromage et le soir, face aux stars de la Ligue 1, qui ne font que cela de leur vie."

Pas loin, son patron, Luc Chabert apprécie. "Vous découvrez le propre du football amateur qui essaie de créer le lien entre justement le monde du travail et le monde du sport, détaille le boss. Demain, le foot s’arrête ; et bien, le joueur a son avenir professionnel assuré avec ce job." Et le boss de compléter: "Là, avec Stéphane, c’est le cœur de notre projet, le foot amateur. C’est l’image de nos valeurs et nous allons défendre, cela devant Monaco. C’est cela qui nous donne ce supplément d’âme, de forces et de cœur dans les matches, je crois."

"Nous"? Pourquoi, ce "nous"? Ah, oui car Luc Chabert est aussi l’un des quatre présidents du GFA Rumilly-Vallières, né il y a deux ans de la fusion de deux clubs de ce territoire de 17 communes aux 51 000 habitants, coincé entre Savoie (Aix les Bains) et Haute-Savoie (Annecy). Une double casquette aux visières bien distinctes. "La journée, c’est le travail, reprend le boss. Le soir et le dimanche, c’est le stade. Nous n’avons jamais mélangé tout ça: il faut faire la part des choses et c’est comme ça que je pense qu’on arrive le mieux à trouver l’équilibre."

Son patron est aussi président du club

Au pays de l’emmental, aucun trou dans l’emploi du temps. "Ce n’est pas toujours évident de concilier les agendas, reprend Luc Chabert. J’essaie d’équilibrer tout cela. C’est important vis-à-vis de ses collègues et de l’entreprise, qu’il reste un employé comme les autres. Le lendemain du match de Toulouse avec la qualification pour la demi-finale, il était à 5h30 sur sa machine à la production. Oui, on évoque le résultat, mais pas plus. Il faut absolument la part des choses au quotidien pour l’équilibre."

Stéphane Viglierchio ne s’en offusque pas et replonge dans son souvenir récent de l’après exploit face à Toulouse (2-0), il y a trois semaines après la longue communion dans le vestiaire. "Oui, ç’a piqué un peu le lendemain, avoue-t-il quand même. En fait, dès la fin du match, je me suis mis dans une bulle et je me suis dit: 'pas d’euphorie de la fête. Demain, Steph’, le réveil sonne à 4h30'." Le confinement et le couvre-feu limitant les lieux de tentation a du largement faciliter cette prise de décision, aussi.

Les fromages sont validés
Les fromages sont validés © DR

Mais revenons à la devise maison: "un œil sur le reblochon, le matin et sur le ballon, que le soir!" Est-ce si étanche que cela en ces temps d’épopée? "Oui, cela m’arrive de penser au match, avoue-t-il. Je me vois récupérer un ballon de Tchouaméni, faire un dribble sur Wissam Ben Yedder en me disant que ces gestes resteront gravés à vie." Comme une fierté personnelle et éternelle: "Je pourrais dire dans ma vie que je suis allé en demi-finale de Coupe de France en bossant tous les matins à 5h30."

Sans fermer les yeux - les reblochons continuent de défiler inlassablement - Stéphane Viglierchio savoure donc. "C’est quand même incroyable ce qui nous arrive, on va jouer des stars ce jeudi dans cette année où le coach nous le répète: ‘nous sommes des privilégiés. Imaginez-vous : non seulement, nous sommes les seuls amateurs à jouer en France ; mais en plus, nous sommes en demi-finale’."

Le maillot de Rumilly-Vallières au marché de Rungis
Le maillot de Rumilly-Vallières au marché de Rungis © DR

Un stade de la compétition que seuls Calais (2000), Montceau les Mines (2007) et Quevilly (2010 puis 2012), des clubs du même niveau – National 2, l’équivalent de la 4e division – ont atteint dans la version contemporaine de la Coupe de France.

Un jour de repos en cas d'exploit? Pas sûr!

Débutée le 4 octobre 2020 à la frontière avec la Suisse à Divonne les Bains, l’aventure aurait pu se terminer dès ce 4e tour, porte d’entrée de la compétition du GFA Rumilly-Vallières. En plein cluster – 15 joueurs touchés – le groupe valide trouve les forces (3-5 après avoir été mené 3-1 à l’heure de jeu) d’éliminer au forceps l’adversaire, classé quatre niveaux en dessous. Sept mois et huit matches plus tard (dont un en mars et deux en avril), le joueur et son patron de président rêvent en chœur devant la chaîne de production. "Monaco, c’est le plus gros obstacle de l’aventure, non?, se questionnent-ils. Oui, le Rocher paraît immense. Le Mont-Blanc a changé de département! Nous allons essayer de bien résister mais nous nous attaquons à une grosse équipe. Nous n’allons pas nous avouer vaincu. Et si on pouvait pousser Monaco à la séance des tirs au but…"

Et peut-être que dans ces conditions, Luc Chabert donnera au moins deux ou trois jours de congés pour préparer le Jour J. "Il faut voir avec son chef de production", répond, malicieux Luc Chabert, soudain sans voix. D’un coup, son côté savoyard, un brin taiseux et le verbe rare, ne reprendrait-il pas le dessus? Mais au bon endroit et au bon moment, au cœur d’une période rare et donc, magnifique à vivre. "Il faut juste savourer, répète inlassable, Stéphane Viglierchio. Il faut juste prendre du plaisir et cela motive à 300 % de montrer que nous sommes capables de le faire en face des stars. Prouver que nous sommes capables. Rien qu’en 32e, nous étions contents d’être là ; alors, vous imaginez en demi-finale… C’est beau, c’est beau ce que nous vivons."

Edward Jay