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OL-ASSE: mais ils sont où, les supporters? A la recherche du virus disparu du derby

Etre supporter pour le derby OL-ASSE, ce dimanche soir en Ligue 1 (21h), n’est pas chose aisée en mode Covid-19. Entre huis clos au stade et confinement en saison II, ce traditionnel classique du foot français se prépare dans la morosité. RMC Sport s’est baladé pour sonder l’humeur des fans entre Lyon et Saint-Etienne. Une humeur au final… fade, silencieuse, maussade… Reportage entre Lyon, Saint-Priest, Saint-Etienne et Thurins.

Dès son annonce au début de l’été, ils l’avaient tous coché sur leur agenda, ce rendez-vous du 8 novembre 2020. Comme à chaque fois, d’ailleurs. Car le derby entre Lyon et Saint-Etienne, les supporters des deux camps le repèrent sitôt le calendrier de la saison sorti. Et même si à l’époque, l’euphorie du déconfinement battait son plein, ils se doutaient bien que ce 121e face-à-face entre l’OL et l’ASSE, représentant les deux villes phares de Rhône-Alpes, allait se dérouler en mode dégradé. Mais peut-être pas à ce point. Car plus les heures passent, plus une impression enveloppe la région : y a-t-il (vraiment) un derby ce dimanche soir ? Poser la question démontre une nouvelle fois que le foot en mode Covid-19 n’a que très peu de saveur… Avant, pendant et après…

Les supporters lyonnais avaient pourtant un espoir chevillé à la banderole et au tifo, celui de se retrouver avec 30% de la jauge du Groupama Stadium pour ce match pas comme les autres. Un espoir d’un autre temps, celui d’un été que la crise actuelle démontre qu’il était trop audacieux. Audacieux comme ce rêve d’un derby en "présentiel", le mot à la mode.

Au contraire, il se déroulera en "distanciel" autre mode (malheureusement) à la mode. Les fans se retrouveront en solo, chacun chez soi, sur le canapé et devant la TV et/ou la radio, car le confinement saison II, remis à la une de l’actualité avec ce fichu virus au cœur de l’automne, a réduit la rencontre de clôture de la 10e journée de la L1 à un huis clos au Groupama Stadium.

Et l’avant n’est déjà pas pareil. Ce n’est pas un "avant" de derby. C’est un avant dégradé ! L’une des particularités du derby en effet, c’est qu’il débute traditionnellement bien en amont, dans les semaines qui précède le jour J. Il vit déjà dans les repas de famille, les bureaux ou dans les rencontres impromptues entre Lyonnais et Stéphanois. Les deux villes, séparées d’à peine 65 km, ne vivent pas vraiment en opposition tout le reste de l’année. Les interactions universitaires, économiques, logistiques, familiales et autres sont nombreuses. Ce brassage perpétuel et historique convoque alors le sport régional, transmis de génération en génération, en période pré-derby : le chambrage. Et c’est là que Joss Randall, supporter des Verts habitant dans l’agglomération de Saint-Etienne, mais travaillant sur Lyon, a déjà perdu le goût : "Le télétravail prive tout le monde de ces petites piques dans les entreprises, regrette-t-il. C’est fade..."

"On est au chômage technique"

En bord de Saône, Mickael Joutz, président de "Brigade Lyon", une des associations de fans de l’OL créée en 2015 et forte de 300 membres, prolonge ce sentiment morose. "Et oui, on est au chômage technique, dit-il. Nous ne pouvons travailler en amont sur une banderole comme c’est le cas les autres fois. Nous l’imaginons, mais sans la fabriquer… On se mettait aussi au point avec les autres clubs de supporters du virage sud pour l’animation d’avant match. C’est aussi le charme du derby et de l’avant !" La dernière en date, déployée pour son dernier passage au Groupama Stadium – à l’occasion du derby juste avant le premier confinement de mars, 2-0 pour l’OL – repose, devant sa porte, dans une housse de ski… C’était dans le monde d’avant où il y avait eu 52.722 spectateurs au stade. Si, si, cela a existé !

Pas de chambrage, pas de bricolage. Rien. La bande annonce de ce 121e derby ne donne guère envie, un comble pour The rendez-vous régional. "Oui, c’est fade et c’est encéphalogramme plat", reprennent en chœur Thierry Boirivent, "meneur" des Rouge et Bleu à Lyon, et Bertrand Reynard, habitué de Geoffroy-Guichard et confiné lui à Thurins, dans les Monts du Lyonnais, à la "frontière" entre les départements du Rhône et de la Loire. "C’est une drôle de caisse de résonnance d’un silence étourdissant, constate Joss Randall. Et en plus, on ne peut pas en discuter entre nous. Ça accentue encore ce manque."

 A 65 kilomètres d’écart, le même manque se profile : l’absence du stade. "Ce lien social qui est notre lieu de retrouvailles, souvent trois à quatre heures avant le match", décrit Thierry le Lyonnais. "Moi, un match, je le vis debout, le crie, je chante, je saute, je vitupère, demandez à ma femme (rires)", s’emporte Bertrand, écharpe verte autour du cou. Il y a des lumières dans leurs yeux quand ils plongent chacun dans leur (lointain) souvenir de "présentiel". Et le regard devient d’un coup morose quand il faut imaginer le contexte de ce dimanche soir en "distantiel". "Sur mon canapé, face à la TV, tout seul, mais c’est impossible, peste Bertrand. Ce n’est pas cela un derby… C’est très frustrant."

"Je vis les matchs à 100%, mais un derby à 200%, chiffre Thierry. Dimanche soir, les voisins risquent de m’entendre. Heureusement, ce n’est pas trop tard." Et il est connu dans son immeuble. Alors, ces voisins lui en voudront peut-être pas de cette soirée "excitée". "Je vais faire attention et au moins, je ne perdrais pas ma voix comme chaque lendemain de match…" On se console comme on peut.

"On aimerait tellement aller au stade, partager, supporter, crier, soutenir ensemble"

Mais au moins, tous vont être à l’écoute, de la radio un peu ("même si c’est stressant au possible", Joss), et devant la TV (beaucoup). "Mais ce n’est pas pareil, coupe Thierry. Au stade, on est avec les joueurs, on s’échauffe la voix, on s’installe, on échange. Et limite dans les actions, on est sur le terrain. Sur un but, j’ai l’impression que c’est moi qui accompagne le ballon au fond des filets…"

Joss Randall, lui, animateur d’un blog de supporters (Peuple-vert.fr), perd en plus, SON rendez-vous de potes estampillés "GDB", comprenez "le gang des binouses". Tout un cérémonial d’avant et d’après-match, un casse-croûte avec Opinel, chips, sandwiches et autres plats "faits maison", pas loin de Geoffroy-Guichard en famille car la tradition se transmet au fur et à mesure que cette petite bande grandit : "On se parle, dans cette heure juste avant le coup d’envoi. On échafaude des scénarios, on commente et se disant que ce souvenir, on le gardera pour longtemps. Et qu’on en parlera pendant des semaines." Et quel que soit le résultat : "Je me souviens de l’après-match du 0-5 en 2017. On s’est retrouvé à notre QG extérieur. Il n’y avait pas un bruit. On était sonné… Personne ne parlait. Dans un autre moment festif, le 3-0 du précédent, c’était plus joyeux. Ce sont « ces » sensations d’après-match qui en fait restent, au-delà du résultat. Et de cela, nous serons privés…"

Le stade, ce lieu et lien social, quel que soit le club supporté. "Ok, le jeu continue par écran interposé, mais on aimerait tellement aller au stade, partager, supporter, crier, soutenir ensemble, décrit Mickael Joutz. C’est un peu comme quand on est malade, qu’on se rend compte que c’est bien quand on est en bonne santé. Là, c’est pareil, c’est quand on n’y va plus qu’on s’aperçoit de la place du stade comme lien entre nous." Ne serait-ce pas le début d’une déprime ? "Je me sens inutile dans cette période, je n’aide pas « mon » équipe au stade en « vrai », explique encore Mickael. Je me sens aussi orphelin."

Et cerise sur ce gâteau un peu indigeste, cette absence de rassemblement. Bertrand convoque alors ses souvenirs : "Ici à Thurins, dans les Monts du Lyonnais à mi-chemin entre Lyon et Saint-Etienne, je suis un peu « seul » comme supp de l’ASSE. Et l’an passé, nous étions rassemblés dans une salle. J’étais un peu isolé au milieu des maillots de l’OL. Sauf qu’à la 90e, j’étais le seul à exulter." Robert Beric, auteur du but de la tête dans le temps additionnel, était passé par là.

"Il manque plein de choses dans les réseaux sociaux"

Soyons modernes, messieurs : utilisez les réseaux sociaux ! Mickael et son groupe ont créé un groupe sur une messagerie : "On se motive à distance, on échange des photos de là où on est. On se raconte les actions, on est un peu plus posé qu’au stade pour le faire. On parle tactique aussi, même si on sait qu’on n’est pas très compétent. Et certains commentent les décisions d’arbitre."

Comme au stade, donc ? Non ! "Ce n’est pas pareil, c’est du virtuel" : le sentiment est unanime, de la Loire au Rhône. "Il manque plein de choses dans les réseaux sociaux : il manque les relations interpersonnelles, le ton, le regard, la voix, le ressenti. Il manque tout ce qui fait une émotion en fait" synthétise Joss Randall.

Reste un remède efficace à court terme pour faire passer l’amertume d’un derby confiné, faire honneur à la devise : "Un derby, ça ne se joue pas, ça se gagne". Côté lyonnais, les sourires reviennent aisément : 2-0 pour Mickael, "c’est un bon score, non ? On va le faire", et même 4-0 pour Thierry ! "Vu l’état de forme des uns et des autres, on va leur mettre une volée. Mais attention à ne pas être suffisant et je ne veux pas être présomptueux."

Mais la morosité, on y revient, côté stéphanois. Ne demandez pas en plus un pronostic aux fans des Verts. "On va se faire « ouvrir » comme on dit, c’est le sentiment général, résume Joss Randall. Car ceux qui suivent de près l’équipe et les matchs savent que le club est frappé d’un mal plus profond. J’ai l’impression qu’on a abdiqué avant ce derby." Bertrand rappelle que "son" équipe était 20e avant le derby de l’automne 2019 et qu’au final, qui avaient été les plus forts ? Les Verts ! Et si les miracles étaient faits pour se reproduire d’automne en automne ? En cette année 2020 tellement particulière, c’est jouable, non ?

Edward Jay