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Philippe Auclair: "Manchester United a un dieu tout-puissant… mais pas de créateur"

José Mourinho

José Mourinho - AFP

Après la victoire de Chelsea à Stamford Bridge contre Manchester United (1-0), Philippe Auclair, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, revient sur la métamorphose des Blues, bien meilleurs que lors de leur naufrage en Ligue des champions à Rome. Il s’attarde aussi sur les Red Devils. Il manque un véritable créateur au maître Mourinho, et cela se fait cruellement sentir.

On ne s’est pas trop longtemps soucié de la bise glaciale qui tournoyait au-dessus de Stamford Bridge dimanche soir. Le football, quand il est servi aussi chaud que celui offert par Chelsea et Manchester United, peut faire oublier qu’il aurait été plus sage de prendre un manteau mieux rembourré. Et de ne pas laisser son écharpe sur le porte-manteau dans mon cas.

Des chocs que nous a offerts la Premier League cette saison, celui-ci est le premier qui aura répondu à nos attentes, et sera même allé au-delà. On aura vu des démonstrations plus spectaculaires, comme celle des Spurs contre Liverpool, ou quelqu’une des démolitions que nous a proposées l’équipe de Pep Guardiola d’entrée de jeu.

Mais, cette fois-ci, c’était différent. On a beaucoup critiqué Manchester United après la victoire de Chelsea (1-0). J’ai sous les yeux les notes attribuées par le Times et le Guardian aux joueurs de Mourinho, par exemple; elles ne sont pas flatteuses, c’est le moins qu’on puisse dire. Des 4 et 5 sur 10 à la pelle, tandis que du côté des Blues, on franchissait allègrement la moyenne, en bloc.

Question: si le dernier baroud des Red Devils, mené par le sergent Fellaini, avait payé comme il fut tout près de la faire, à quoi ces notes auraient-elles ressemblé?

On a trop tendance à ne juger qu’à la lumière du résultat de nos jours. Le baromètre passe de "tempête" à "beau temps" au gré d’un poteau entrant ou sortant. Il faut trouver du sens dans le verdict, comme si c’était le seul critère qui vaille – parce que c’est le seul dont la validité ne puisse être mise en question. Un résultat ne se discute pas.

Avouez que ce n’est peut-être pas la meilleure façon de lancer la discussion…

Loin de moi l’idée que le 1-0 de Chelsea ait flatté la performance du champion, lequel a, le temps d’un match, de nouveau ressemblé à un champion, justement. Quoi que dise José Mourinho, hormis 15 premières minutes pendant lesquelles on vit son équipe prendre le match à bras-le-corps et secouer Chelsea, ce sont bien les Blues qui le contrôlèrent, ce match, physiquement, techniquement, tactiquement, en montrant des séquences de jeu pleines de vista et d’imagination – impliquant presque à coup sûr Eden Hazard, pourtant clairement visé par les milieux et défenseurs mancuniens, qui se relayèrent pour bleuir ses mollets et ses chevilles.

(Bravo à l’excellent Anthony Taylor, au passage. Je dis souvent combien la PL doit à ses arbitres, qui savent quand sévir, quand laisser jouer, quand parler, même s’il leur arrive de faire des erreurs. Bien peu, d’ailleurs. Si ce match fut aussi haletant, c’est aussi parce que M. Taylor comprit de suite la nature de ce choc entre deux équipes qui se détestent, et sut tenir son monde en main, sans en rajouter. 9/10 pour lui!)

Le mérite du regain de Chelsea, tout du moins pour un match, doit revenir à Antonio Conte, dont certains choix furent décisifs, comme celui d’écarter David Luiz et de titulariser l’excellent Christiansen. Je ne suis pas certain qu’on revoie le Brésilien de sitôt dans le XI des Blues, mais ceci est une autre histoire. Conte sut aussi redynamiser un groupe qui avait sombré au Stadio Olimpico. Comparez plutôt le Morata de ce dimanche à celui qui marchait sur le ballon à Rome, ou l’Azpilicueta à bout de souffle (dans un rôle de wing-back qui ne lui va pas, certes) qu’on avait vu en Italie à celui de Stamford Bridge. Quant à Bakayoko, c’est peu dire qu’il parut transformé, malgré sa gaucherie dans le dernier geste. Tout comme Fabregas, tellement meilleur quand on ne lui demande pas d’accomplir le travail de l’ombre pour lequel il n’est pas fait.

Il est vrai que le retour sur le trône de Sa Majesté N’Golo Ier avait à lui seul suffi pour métamorphoser Chelsea. On parle beaucoup de la dépendance de certaines équipes sur un attaquant, presque jamais du rôle de transmutateur d’un Kanté, au contact duquel un métal terni se transforme en pépites. Mais ça aussi, c’est une autre histoire, et ce n’est celle que je veux conter aujourd’hui.

Celle qui retient mon attention concerne le dieu tout-puissant de Manchester United, auquel manque – un comble – un véritable créateur.

José Mourinho en eut sous ses ordres de par le passé, Mesut Özil au Real Madrid par exemple, ou le Wesley Sneijder de 2010 avec l’Inter. Aujourd’hui…je le cherche en vain.

Henrik Mkhitaryan pourrait jouer ce rôle, mais fut presque invisible à Stamford Bridge, avant d’être remplacé – à tort, selon moi – lorsque United dut courir après le score. Il avait peiné, c’est vrai, mais en son absence, plus personne n’était là pour combler le fossé entre les lignes des Red Devils. C’est une chose de privilégier le jeu long lorsqu’on a Fellaini et Lukaku ensemble sur le terrain, c’en est une autre de gommer complètement l’espace qu’aurait occupé un numéro 10 dans le football d’il n’y a pas si longtemps.

Juan Mata, l’autre "inventeur" du groupe actuellement à la disposition de Mourinho, ne figurait même pas dans le groupe. Depuis le revers à Huddersfield, où il fut remplacé à la pause, le double "joueur de l’année" à Chelsea semble connaître une autre de ces périodes de disgrâce qui lui sont coutumières avec le manager portugais.

On dira: il manquait Pogba, qui est bien un perceur de lignes à défaut d’être un chef d’orchestre (et cela, il ne le sera jamais). Mais Pogba, tout créatif qu’il soit, n’est pas un créateur comme City en possède avec De Bruyne et les deux Silva (voire Gündogan), ou Tottenham avec Eriksen (voire Winks, s’il confirme sur la durée), et Chelsea avec Fabregas dans la position plus avancée qu’il occupait ce week-end.

Face à des adversaires de moindre qualité que ce Chelsea-là, la puissance athlétique et le punch de Manchester United font que ce manque d’un créateur se fait à peine sentir. Le travail de sape mène à la création d’espaces, le plus souvent sur le tard, que peuvent exploiter Martial, Rashford et compagnie, avec Lukaku pour infliger le coup fatal. Lukaku qui ne reçut pas un seul ballon dans les dix-huit mètres au Bridge, et en toucha moins de vingt-cinq en quatre-vingt-dix minutes. Je veux bien que le colosse belge soit clivant. Je veux bien qu’on mette en avant ses déficiences techniques (qu’on exagère). Encore faudrait-il qu’on le juge aussi sur la qualité du service qu’il reçoit; et là, désolé, on était loin d’un trois-étoiles.

Impressionné par la profondeur de l’effectif de United, j’avais fait d’eux mes favoris pour le titre, au terme d’un mano a mano avec les voisins de City. J’avais sous-estimé le travail accompli par Guardiola pour donner du coffre à sa défense, et l’impact qu’aurait l’arrivée d’Ederson, en particulier. J’avais aussi sous-estimé combien le déficit de créativité de United pourrait les handicaper dans le contexte d’une course au titre lancée sur un rythme affolant par les Citizens. La défaite à Chelsea aura démontré combien il était réel, et combien il risque d’être préjudiciable dans les mois à venir.

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Philippe Auclair