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Antoine Dupont, le grand espoir du rugby français: "Il va falloir que je m’affirme"

Son retour de blessure (rupture des ligaments croisés d’un genou avec le XV de France face à l’Irlande en février dernier), début octobre face à Agen, coïncide avec la bonne passe du Stade Toulousain: Antoine Dupont (22 ans) est invaincu cette saison avec son club, qui vient d’enchaîner huit victoires de rang. Et il a même retrouvé les Bleus dans la foulée. Avant la venue des Wasps samedi à Ernest-Wallon, il se livre sans retenue sur son actualité: sa forme retrouvée, les performances toulousaines, les difficultés de l’équipe de France, son jeu si particulier, son positionnement en dix et plus largement, les attentes autour de sa personne. Toujours avec autant de spontanéité mais aussi de distance face à la pression.

Antoine, huit victoires de rang pour le Stade Toulousain, plus de deux mois d’invincibilité, quelle est, selon toi, la "recette" de cette série ?

Je ne sais pas s’il y a une recette miracle. Mais en tous cas, on a un groupe qui fonctionne bien. Malgré les turnovers, ou quand il a fallu palier aux absences de joueurs importants, comme lorsque Jerome (Kaino) et Lucas (Pointud) ont été suspendus après Bath. Et même pendant les périodes internationales, on sent que le groupe, quel qu’il soit, arrive à tourner. C’est signe d’une bonne osmose.

Un mot pour résumer tout ça ?

Esprit. Même si c’est assez large. Mais je pense que ça catégorise bien le groupe, où tout le monde se sent bien. Tous les étrangers sont bien intégrés, ce qui n’est pas toujours facile dans toutes les équipes. Même les joueurs qui sont arrivés cette année, on a l’impression qu’ils sont là depuis plusieurs saisons. Et ça, après, ça se ressent sur le terrain.

Sens-tu également que ce groupe a atteint une maturité pour pouvoir prétendre à un trophée cette année ?

C’est difficile à dire. Pour arriver au bout des compétitions, Coupe d’Europe ou Top 14, c’est très dur et les matchs couperets sont très compliqués. Nous sommes encore une équipe jeune, en construction. Les résultats parlent pour nous en ce moment, mais je pense que des victoires, comme celle acquise face au Leinster, nous ont fait du bien. Elles nous ont donné de la confiance. Ça nous a prouvé qu’on était capables de rivaliser avec les meilleures équipe d’Europe. 

Après ta blessure au genou au mois de février dernier, es-tu le même physiquement aujourd’hui ?

Je ne me sens pas diminué. J’ai eu quelques appréhensions lors des premiers matchs, mais c’est passé assez vite. Et je pense ne pas faire en sorte de ne pas m’appuyer sur mon genou. Ou d’y faire plus attention que ça sur un terrain. Je me sens bien. Après, j’ai été beaucoup de fois remplaçant, je n’ai pas eu beaucoup de temps de jeu sur le mois de novembre. J’attends d’en engranger, avec du rythme. D’autant qu’à mon poste, c’est important.

Est-ce que cette blessure a changé quelque chose dans ta perception de ton sport, dans ta préparation, pour le rugbyman que tu es ?

Une blessure comme ça, on en ressort différent. On dit souvent "grandi" parce que ça fait bien, mais différent en tous cas, c’est sûr. Déjà sur nous-mêmes. Ça nous apprend des choses. On est obligé de faire face à quelque chose d’imprévu et qui est très dur à vivre. La blessure de longue durée, pour un sportif, c’est très dur à vivre. C’est un véritable coup d’arrêt. Surtout pour moi, qui l’ai vécu en équipe de France, pour le premier match du Tournoi. Ce n’était pas facile à vivre. Mais après, on est obligé d’y faire face. De se relever et repartir. Pendant de longs mois, la rééducation, ce n’est pas le plus intéressant mais on est obligé de passer par là pour revenir et être performant sur le terrain. Et toutes ces phases par lesquelles on passe : au début, c’est de l’amertume, puis du doute, puis de l’engouement quand on commence à revenir sur le terrain. C’est sûr que ça nous donne de l’expérience en tous cas.

"Dès qu’un jeune joueur français fait de bons matchs…"

Tu dis avoir retrouvé toutes tes capacités physiques. Justement, on loue ta faculté, balle en main, en un contre un. Comment cela se passe-t-il dans ta tête à ce moment précis ?

Je ne sais pas. Je pense que je ne réfléchis pas trop, surtout. Depuis que je suis petit, garder le ballon, j’ai toujours aimé ça. Même un peu trop (il sourit) ! Dans les catégories jeunes, on me reprochait de ne pas faire trop de passes… Disons que c’est toujours quelque chose qui m’a plu, de jouer les duels, de battre son adversaire direct, de "breaker", de passer la ligne d’avantage. C’est une montée d’adrénaline et c’est pour ça aussi qu’on fait ce sport. Moi, c’est quelque chose qui m’a toujours plu. Après, sur le terrain, je ne réfléchis pas forcément. Des fois ça marche, des fois ça ne marche pas, mais en tous cas, je tente.

Te sens-tu plus surveillé qu’avant par les défenses ?

Disons que depuis que je suis revenu, j’ai moins passé les défenses. Alors je ne sais pas si c’est mon genou ou si je suis plus attendu mais… peut-être, parce que lorsqu’on regarde les équipes à la vidéo, on cible les neuf qui aiment bien porter le ballon. Parce que c’est plus facile pour une attaque de percer au cœur du jeu que d’amener le ballon sur les extérieurs. Mais bon, je ne sais pas, il faudra demander aux autres équipes (il rigole)…

Il y a beaucoup de superlatifs qui t’accompagnent : "pépite", "phénomène"… Est-ce qu’on arrive à ne pas l’entendre ? Se refuse-t-on de l’entendre ?

Moi, ça ne me pose pas plus de soucis que ça, plus de questionnement que ça. Je vois bien comment fonctionnent les médias. Dès qu’un jeune joueur français fait de bons matchs, on voit de suite les "grand espoir du rugby français", "pépite", sur tous les articles de presse. Parce qu’il ne faut pas se mentir, sûrement que cela fait vendre du papier. Mais je n’y prête pas trop attention et je sais que s’y je fais une mauvaise performance, même s’il y a une bonne action dans le match, je vais plus avoir tendance à retenir le mauvais. Et c’est ça qui me permet de me remettre tout le temps en question.

Et le détachement, ça se travaille ?

Je ne sais pas. Je pense que c’est peut-être plus lié à l’éducation. A la formation qu’on a eu dans les écoles de rugby, ou avec les éducateurs des équipes jeunes. Mais moi, sur ce point-là, ça ne me pose pas trop de soucis.

"Demi d’ouverture, j’aime bien, ça casse la routine"

Ces derniers temps, tu as parfois évolué demi d’ouverture. Est-ce que c’est quelque chose qui te plaît ? Et comment t’adaptes-tu à ça ?

Oui, c’est un poste qui me plaît aussi. Qui est quand même différent du poste de neuf donc c’est pour ça qu’il faut que j’y passe du temps à l’entraînement, à la vidéo et sur le terrain. Mais moi, j’aime bien. Ça casse un peu la routine. Car parfois, il y a certains matchs à la mêlée, quand il pleut notamment, où on est beaucoup dans la gestion. A l’ouverture aussi vous me direz (sourire)… mais juste dans l’éjection, passeur. Alors qu’en dix, on a plus de liberté sur le jeu. Donc c’est aussi un poste intéressant, mais où j’ai plus de travail car moins d’expérience.

Cette polyvalence n’est-elle pas dangereuse pour toi ? Elle permet d’être à coup sûr dans un groupe de 23 mais pas toujours dans un quinze titulaire…

Oui, on dit que ça peut être en notre défaveur. Un remplaçant de luxe pouvant couvrir deux postes. Mais je pense que si tes performances t’amènent à être le meilleur, que ce soit à un poste ou à l’autre, tu seras dans le quinze de départ et la polyvalence sera toujours là. On sait qu’on peut glisser en cours de match. Si on mérite d’être titulaire, la polyvalence ne sera pas un obstacle. Après, il faut se le "peler" comme on dit…

Même quand on postule à l’équipe de France, où la concurrence est encore un cran au-dessus ?

Oui. On l’avait vu en 2011, avec Morgan Parra, qui était passé de neuf à dix. Titulaire en neuf d’abord, puis en dix après. Parce que c’était un joueur important de l’équipe et qu’il fallait qu’il joue. Donc à moi de faire ce qu’il faut pour être dans l’équipe et après, si je le mérite, je ne pense pas que ma polyvalence sera un frein.

As-tu tout de même une préférence pour le poste de demi de mêlée ?

Aujourd’hui avec Toulouse, je prends du plaisir aux deux postes. Après, j’ai plus d’expérience, de vécu et donc de facilités à jouer neuf pour le moment. C’est pour ça que je dis qu’il faut que je passe du temps à l’ouverture pour avoir plus de repères. Donc c’est vrai que je suis plus à l’aise en neuf aujourd’hui.

"Il faut peut-être mettre l’équipe de France un peu plus au centre des débats"

Puisque l’on évoque l’équipe de France, que se passe-t-il en ce moment?

Si on avait toutes les réponses, la question de ne poserait pas. Ce n’est pas évident de répondre. C’est ce qu’on disait, deux pas en avant, trois pas en arrière. On répond présent face à l’Afrique du Sud, qui fait partie des meilleures nations mondiales. On doit gagner le match. On le perd pour diverses raisons, mais on doit le gagner. On bat l’Argentine. Si on gagne les Fidji, la tournée est positive et on peut avancer. Là, c’est encore un coup derrière la tête qui nous renvoie à nos questionnements perpétuels et dans ce manque de confiance qui nous tient depuis de longs mois. Cette confiance se construit dans la victoire. Donc les Fidji, ça a été un moment compliqué.

Arrive-t-on encore à croire au projet ou est-on écrasé par cette chape de plomb du fait de l’absence des résultats?

Mais si on remet en question tout le projet, ça va être compliqué ! Donc il faut juste continuer à croire au projet et s’engager à 200%. Parce que je ne pense pas que ce soit le projet de jeu ou du staff qui a failli face aux Fidji. C’est simplement notre engagement et sûrement notre préparation. Donc il faut juste s’engager et y croire. Comme sur les deux premiers matchs de la tournée, car on a vu que ça fonctionnait quand même.

A ton âge (22 ans), on ne désespère pas que l’équipe de France retrouve une place forte sur l’échiquier du rugby mondial ?

On ne désespère pas, sinon on n’y va plus (sourire) ! Même si on sait qu’aujourd’hui, on n’est pas dans la meilleure posture, il faut y croire. Qu’on reconstruise notre jeu, peut-être plus simplement comme on l’a fait pendant la tournée. Après, le vivier est là. Les -20 ans ont été champions du monde. Je ne pense pas que la faille soit individuelle. Il faut peut-être mettre l’équipe de France un peu plus au centre des débats pour pouvoir redorer son blason. Il y a dix ans, il y avait des tournois gagnés et même parfois des Grands Chelems quasiment une année sur deux. Là, vu nos difficultés, il faut peut-être favoriser un peu plus l’équipe de France.

Justement, quand on est joueur de haut niveau, a-t-on, une conscience politique ? Celle qui permet de voir que les Néo-Zélandais ou les Irlandais sont plus protégés que des Français, qui ont en plus, un Top 14 et une Coupe d’Europe si prenants ?

Moi je ne suis pas forcément en meilleure position pour en parler, parce que je n’ai pas encore connu de saison pleine en équipe de France. Après, les plus expérimentés qui ont pu faire quatre, cinq saisons en enchaînant Top 14, Coupe d’Europe et équipe de France sont là pour témoigner que physiquement, c’est très dur. Que les fins de saisons sont compliquées. Bon, c’est aussi aux staffs des clubs de savoir parfois nous faire reposer aussi. Ça m’est arrivé l’an dernier, avant ou après la tournée de novembre. Mais je comprends aussi que ce n’est pas évident de se priver des internationaux quand on sait que tout le monde a envie d’avoir cette place dans les six premiers et que par conséquent chaque match est important.

As-tu des références au poste de demi de mêlée ? Et si oui, quelles sont les qualités que mets en avant chez ces joueurs ?

Je pense qu’à l’heure actuelle, Aaron Smith reste le numéro un. De par sa qualité de passe et sa qualité technique, mais aussi sur l’emprise qu’il peut avoir sur son équipe, on sent qu’il a une vraie complicité avec ses avants, avec le groupe. Après, il a quatre-vingts sélections, dont beaucoup passées avec Barrett à l’ouverture. C’est plus facile.

L’emprise sur le groupe, est-ce un de tes buts ? Ça ne se travaille pas forcément…

C’est dur à travailler et c’est essentiel pour un demi de mêlée. Quand on est un peu plus jeune, c’est un peu plus compliqué on va dire, mais je ne suis quasiment plus un jeune maintenant (sourire) ! Quand je vois certains qui arrivent, qui font leurs premiers matchs, ils ont trois, quatre ans de moins que moi. Il va donc falloir que je m’affirme, que j’arrête de me positionner comme un jeune joueur.

"Le palmarès compte"

Joueur au Stade Toulousain, en équipe de France, les rêves du jeune Antoine Dupont que tu étais il n’y a pas si longtemps sont-ils exaucés ?

C’est sûr que si on fait une rétrospective, je me revois à l’âge de six ou sept ans quand je jouais mes premiers tournois de rugby, que j’étais fan du Stade Toulousain et que, évidemment, comme tout jeune je rêvais d’être en équipe de France, on peut dire que oui. Mais une fois qu’on y est, j’ai plus tendance à me dire "qu’est-ce que je peux faire de plus" que "qu’est-ce que j’ai déjà fait". Il n’y a que ça qui peut nous pousser à être meilleurs. Parce que si on se dit "je suis pro, je joue à Toulouse et j’ai fait quelques matchs en équipe de France, c’est bien"… Moi ça ne m’intéresse pas en tous cas.

Que viser de plus ? Des titres ?

Oui, des titres déjà. Je suis assez proche d’Anthony Jelonch (le 3e ligne aile de Castres, l’ancien club d’Antoine, NDLR), qui a ramené le Bouclier de Brennus dans sa famille, dans le Gers. Ce sont vraiment des moments forts, dont on se souvient toute sa vie. Il y a la carrière, mais il y a aussi le palmarès qui compte. Ce sont ces souvenirs-là qu’on gardera à la fin de notre carrière.

Juste pour terminer, puisqu’on parlait du jeune joueur que tu étais il n’y a pas si longtemps, être reconnu maintenant, signer des autographes, faire des "selfies", ça fait toujours bizarre ?

Disons que c’est comme tout, à force on s’habitue. Mais on est des stars à notre petit niveau. Quand je me promène dans les autres villes, je ne suis pas embêté. Ça fait largement relativiser, je ne me prends pas la tête par rapport à ça. Ça fait toujours plaisir parce qu’on se revoit à la place des enfants il y a quelques années, mais ça ne me monte pas à la tête pour le moment (rires).

A qui demandais-tu des autographes ?

Pour mon anniversaire, j’avais fait encadrer une photo avec Vincent Clerc et "Clem" Poitrenaud. Donc quand je lui ai montré la photo, maintenant qu’il m’entraîne, ça l’a fait rigoler (il rigole à nouveau) !

Wilfried Templier