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Didier Lacroix, président du Stade Toulousain: "Nous ne ressemblons pas au Stade Français"

Avant le choc au sommet entre le Stade Toulousain et le Stade Français ce dimanche en Top 14 (16h50), le président Didier Lacroix a accepté de se livrer longuement à RMC Sport. Son regard sur ce duel de deux clubs que beaucoup de choses opposent, sur le modèle toulousain souvent attaqué, la philosophie sportive qui semble actuellement récompensée par la 2e place au classement et la tradition, prégnante, dont il se veut un des garants. Didier Lacroix ne ménage pas sa peine pour faire passer ses messages. Convaincu du chemin emprunté.

Didier Lacroix, êtes-vous d’accord si on vous dit que le match de dimanche entre le Stade Toulousain et le Stade Français met face à face deux clubs que beaucoup de choses opposent ?

Tout, non. Mais dans la construction, l’historique des clubs, il est évident qu’il y a des choses constitutives si ce n’est opposées, du moins complètement différentes. Et puis ça a été cultivé. On a construit un "classico" au fil du temps, on a eu un rapport d’opposition sportive pour la plus haute marche pendant très longtemps. Paris/Toulouse, la province contre la capitale, plein de choses qui viennent pimenter et assaisonner cette opposition.

Et encore plus aujourd’hui, avec ce Toulouse-là face à ce Stade Français-là ?

C’est l’héritage de l’histoire, tout simplement. On a presque autant de modèles qu’il existe de clubs actuellement. Montpellier ne ressemble pas à Toulon, Toulon ne ressemble pas à Clermont, Clermont ne ressemble pas au Racing, le Racing ne ressemble pas au Stade Français et nous ne ressemblons pas au Stade Français. Dans l’histoire, on peut se ressembler un peu plus avec Clermont. Mais pas forcément avec beaucoup de clubs. On peut regarder les différences. Avec le Stade Français, c’est peut-être un peu plus marqué. Encore une fois, je pense que c’est l’héritage de l’histoire.

C’est-à-dire ?

La construction du Stade Français, et attention ce n’est pas une critique mais une félicitation et une constatation, s’est faite de façon plus ou moins artificielle. On a oublié le titre du club avec lequel il s’est allié il y a plus de vingt ans, le CASG (Club Athlétique des Sports Généraux, propriétaire du Stade Jean-Bouin, fusion en 1995, ndlr). Mais sans le CASG, le Stade Français ne peut pas jouer à l’époque en deuxième division, au moment où Max Guazzini reprend cette équipe-là. Un CASG dont on entend moins parler maintenant. Autrement dit, on a un produit marketing pur qui a su être performant très rapidement sur un plan sportif. Et le rugby s’est aussi servi du Stade Français pour pouvoir gagner la capitale, pouvoir remplir un grand stade. On doit tout ça au talent de Max Guazzini, qui a véritablement monté ce club. Que ce soit sur un plan sportif, commercial ou de l’image. Et puis nous, à côté, étions dans le "traditionnel". Avec le désir permanent de ne jamais être dépassé. Et avec cette concurrence, c’était la possibilité, voire l’impératif, de se remettre en cause, de travailler différemment, de regarder ce sur quoi on allait s’opposer, ce sur quoi, on n’ose même pas le dire, on allait imiter. Et faire en sorte de rester performant dans tous ces domaines, qu’ils soient commerciaux, d’image et bien entendu sportif.

Vous employez le mot "artificiel". Vous savez que ce terme peut être accueilli un peu fraîchement…

C’est plus marketing qu’artificiel. Et pour moi plus une félicitation qu’un défaut dans ma bouche, moi qui suis issu du monde de la communication, du marketing et du commerce. C’est plus le "rang" qui est artificiel. Car c’est astucieux de faire la somme du CASG et du Stade Français, au moment où ils l’ont fait, pour pouvoir gagner un peu plus rapidement un certain nombre d’échelons. C’est tout. Mais ce n’est en rien critiquable, bien au contraire. Tout le monde s’en est servi. Le rugby s’en est servi. Parce qu’il fallait un club fort dans la capitale.

Comment définiriez-vous votre modèle économique, bien différent de celui du Stade Français aujourd’hui ?

Il est particulier. Parce qu’on a uniquement 30% de partenariat privé. Le reste de l’actionnariat est constitué par deux grosses associations, le Stade Toulousain Rugby et les Amis du Stade. Ce qui fait que ce club n’appartient à personne. Et qu’il est soumis à un impératif : c’est de vivre de l’économie réelle qu’il sait générer. Et chaque fois qu’il y a un coup dur et un déficit, on a plus de mal à se tourner vers notre actionnaire fort, puisque celui-ci n’a pas la capacité à combler. C’est pour ça que les capitaux privés ont augmenté dans le temps. Mais c’est également moins rassurant en cas de gros pépin. Et c’est pour ça qu’on sent un peu de danger dans ce modèle économique-là. Car si les belles années nous ont permis de constituer des capitaux propres, dès lors qu’on commence à avoir des pertes récurrentes, on les entame. D’autres clubs ont pris un tout autre angle, qui peut être de combler les déficits par un actionnaire principal ou d’apporter un partenariat plus ou moins artificiel pour pouvoir permettre d’équilibrer les comptes. Autrement dit une dépendance avec une personne physique ou morale. Le Stade Toulousain a une autre culture. Il devra encore une fois construire des produits commerciaux et être performant sur le terrain pour pouvoir continuer à vivre sans un actionnaire privé fort. Et ça, seules les prochaines années nous permettront de dire si on a raison ou si on a tort et revenir à un modèle proche des autres clubs. Mais pour l’instant on est indépendants.

Et on a l’impression que c’est quelque chose de dogmatique au Stade Toulousain…

Non. Ce n’est pas dogmatique. Ça appartient aux actionnaires. Ça n’appartient pas au président du Directoire que je suis. Et nous avons déclenché un grand nombre de discussions avec les actionnaires les plus forts. On est dans un constat de l’évolution du rugby. La question est de savoir combien de clubs sont à l’équilibre. Et combien le sont de manière "artificielle". Et de savoir si on peut le faire perdurer longtemps. Si on parle du Stade Français, on a vu un certain nombre de passages de mains en mains. Ça veut dire que c’est possible. Mais à un moment, monsieur Guazzini a atteint un certain nombre de limites dans l’économie qui était la sienne. Puis Thomas Savare, peut-être pas pour les mêmes raisons, a trouvé les limites dans l’économie qu’il avait prévu de mettre ou que l’ensemble de son environnement avait prévu de mettre. Et donc ce club s’est retrouvé sur le marché. Autrement dit, à la vente.

Mais Hans Peter Wild pourrait-il prendre la présidence du Stade Toulousain comme il l’a fait au Stade Français ?

Bien sûr qu’il le pourrait. A condition de faire une proposition. Et qu’elle soit acceptée par les actionnaires actuels. Et ce n’est pas le président du Directoire que je suis qui peut en décider et qui peut faire prendre un virage à 180 degrés au club. Ce qui montre que le Stade Toulousain n’appartient à personne. Il y a un certain nombres d’institutions, une lignée, une trajectoire, un ADN. Et moi je suis héritier de cette histoire-là. Il est de mon rôle d’ouvrir l’esprit de tout le monde pour exploiter l’ensemble des voies possibles, potentielles. Mais après, il appartient aux actionnaires de pouvoir prendre cette décision.

Il y a eu des déficits ces dernières années. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Etes-vous à l’équilibre ?

Pas encore. Il y a eu une recapitalisation du club de l’ordre d’1,6 million d’euros. C’est plus que le déficit de la saison 2017-2018. Nos capitaux propres vont donc gonfler mécaniquement. On tendra à nouveau à baisser ce déficit sur la saison 2018-2019 pour un retour à l’équilibre prévu en 2019-2020. Pour autant, gérer l’avenir, c’est prévoir. Et ce que j’évoque est sur une base de résultats sportifs qui exclut l’accident industriel comme nous avons vécu il y a deux ans, ou comme Clermont l’a vécu l’an passé. Là, ça coûterait beaucoup plus cher. Le Stade Toulousain est en train de travailler sur un certain nombre de projets d’avenir. On est en train de travailler pour briguer à l’avenir les plus hautes marches, à la fois de la performance sportive mais aussi en terme d’économie.

Les différences entre le Stade Français et vous concernent aussi le domaine sportif. Avec d’un côté un staff international autour de Heyneke Meyer et de l’autre, un staff dont les membres sont non seulement exclusivement français, mais ont tous été joueurs au Stade Toulousain. Encore une règle bien définie…

On ne roule pas les mécaniques parce qu’au "scratch" intermédiaire du tiers de la saison, nous pointons à la deuxième place. Et il ne faut pas remonter très loin dans le temps pour connaître des attaques, pour être montré du doigt en consanguinité quand ça marche moins bien. Pour autant, je pense que j’ai les meilleurs entraîneurs de France. Ils sont les meilleurs, pour entraîner au Stade, dans un contexte, avec ce type d’effectif, parce qu’ils ont une connaissance du club, parce qu’ils ont une capacité de produire un jeu qui est en train de se lire entre les lignes actuellement. Après, c’est de la conviction. De temps en temps, avec les mêmes ingrédients, on réussit un plat ou on fait fausse route. Mais peut-être que de les intégrer à la bonne température, au bon moment, ça donne raison ou ça donne tort. On s’en rend compte un peu plus tard. Mais on est tellement dans l’immédiateté. Et le plus difficile, c’est de résister à cette pression. 

L’image de ce match face au Stade Français, c’est aussi le retour à Toulouse de deux internationaux, Yoann Maestri et Gaël Fickou, qui ont choisi de vous quitter pour le Stade Français à l’intersaison. Que doit-on déduire de ces départs ?

Il y a énormément de considération concernant Gaël Fickou et Yoann Maestri. Ce sont des joueurs qui ont pris une décision. Ces décisions sont parfois prises un an à l’avance. Assumées par ce rugby-là. Mais à ce moment-là, le Stade Toulousain n’avait pas la même sécurité. Ce sont aussi des joueurs qui ont vécu plusieurs périodes au Stade Toulousain et qui, à la fin de celles-ci, ont eu une remise en cause. Ils ont décidé de partir. On a essayé de les retenir, mais à hauteur de ce qu’on sait faire. Certainement pas assez pour eux, la preuve. Ils partent dans une autre aventure et pour Yoann ce n’était même pas celle-ci, puisqu’il devait aller à la Rochelle. Mais nous avons avant tout du respect pour ces joueurs. Il y a toujours un caractère particulier quand tu rencontres l’équipe dans laquelle tu as évolué longtemps, d’autant qu’ils connaissent l’intégralité des joueurs. Ils seront les artisans de la performance du Stade Français et nous, on va tout faire pour leur montrer que leur choix n’est pas le bon. Ça fait partie des "chambrages" et des sourires que l’on peut avoir en fin de match, c’est vieux comme le monde. Cette équipe du Stade Français s’est certainement renforcée avec l’arrivée de ces deux joueurs mais j’ose espérer qu’on va leur montrer qu’on a le petit Fickou ou le petit Maestri en devenir ou déjà éclos.

Ne craignez-vous pas qu’ils soient accueillis un peu fraîchement par le public d’Ernest-Wallon ?

Je ne l’espère pas. On peut aller dans l’adversité, dans l’envie de gagner, de leur montrer que nous avons des prétentions au Stade Toulousain. Mais il faut surtout garder la base du respect. Ça passe par le respect de leur choix. Ils ont choisi d’aller ailleurs, à nous de ne pas nous appesantir sur notre sort. Au contraire, à nous de sortir des joueurs qui soient aussi brillants qu’eux.

Le Stade Français est très ambitieux en terme de recrutement. Chez vous, la formation a dernièrement largement alimenté l’effectif (ils sont 20 actuellement formés au club). Véritablement par philosophie ou par obligation économique ?

Il est dans notre histoire d’essayer de former un maximum de joueurs et de considérer le recrutement comme un échec quand il est fait à grand volume, ou une performance si on le prend d’une façon triée sur le volet, pour nous permettre de nous régénérer. Ramener des gens qui viennent de l’extérieur, avec une culture différente, avec un vrai apport. Quand je dis que c’est lié à l’histoire du club, c’est la chose à laquelle je tiens vraiment. Les exemples sont nombreux : Dugal Mac Donal, Nigel Horton pour les plus anciens. C’est aussi Rob Andrew, Lee Stensness, Byron Kelleher. Ces touches ponctuelles qu’on a pu personnaliser, qui sont arrivées et ont amené un supplément au Stade Toulousain. Et quand on est montré du doigt en tant que président sur le choix de Jerome Kaino et que je m’en défends, la seule chose qu’on peut faire, c’est de se régaler de le voir rayonner, mais aussi de voir que sa plus grande force, c’est de faire en sorte qu’Alban Placines, Selevasio Tolofua ou Louis-Benoit Madaule soient encore plus forts à ses côtés tous les week-ends. Et le plus important pour nous dans quelques temps, c’est de pouvoir dire que non seulement Kaino a joué dans nos rangs, mais surtout que certains joueurs, issus de la formation du Stade, ont eu un complément issu de la collaboration avec Jerome Kaino. C’est ça qui est intéressant.

Voyez-vous les résultats actuels et cette série de six victoires consécutives, au sein de laquelle des joueurs se sont révélés, comme une récompense de cette volonté de vous appuyer sur la formation ?

C’est une évidence. Parce que l’on va parler de ces jeunes avec le maillot du Stade Toulousain, mais la symbolique, elle va jusqu’au bout. L’envie du Stade Toulousain, c’est que l’équipe de France soit performante. Réellement. Sans m’inscrire dans la partie politique qu’il y a derrière ces discours-là. Cyril Baille a été en Bleu. Et le week-end dernier, même si c’est pour une défaite, notre capitaine Julien Marchand, vit sa première sélection à 23 ans. Charge à d’autres d’arriver derrière. Comme Florian Verhaeghe qui a été Barbarians. Bien sûr qu’on est très fier de cette équipe-là. Je n’oublie pas des joueurs très importants comme Joe Tekori, qui est le plus Toulousain des étrangers, Zack Holmes, Rynhardt Elstadt ou Charlie Faumuina. Mais effectivement, de par notre histoire, de par notre ADN, de par notre envie également, on est bien sûr très, très fier de la performance de la formation du Stade Toulousain. C’est une certitude.

dossier :

Stade Français

Wilfried Templier