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Ski alpin: "Sur le plan sportif, ça n’a pas beaucoup de sens de faire les JO en Chine", regrette Clément Noël

Avant le premier slalom de la saison de la Coupe du monde de ski alpin programmé ce dimanche à Val d’Isère, Clément Noël s'est longuement confié à RMC Sport. Le Vosgien s'est exprimé à la fois sur ses objectifs, son détachement par rapport aux JO et ses pistes pour rendre son sport plus attractif.

Auteur d’un hiver un peu moins bon que les précédents en 2021, le Français Clément Noël n’en demeure pas moins le meilleur slalomeur de la planète. Alors que se dispute ce dimanche le premier slalom de la saison de la Coupe du monde de ski alpin à Val d’Isère, le Vosgien se confie à RMC Sport dans un long entretien réalisé la semaine dernière dans la chaleureuse torpeur d’une chambre d’hôtel de la station savoyarde.

Ses objectifs, son détachement par rapport aux Jeux, son avis sur leur tenue en Chine, ses solutions pour rendre le ski alpin plus attractif pour le grand public.... Clément Noël n’est pas seulement un athlète de haut niveau, il est un passionné de sport, qui n’hésite pas à puiser des idées dans la F1 ou le cyclisme pour essayer de donner encore plus de lisibilité et de visibilité à son sport.

Vous êtes un peu chez vous ici à Val d’Isère, dans la station qui vous a accueilli dès l’adolescence, vous le natif des Vosges ?

Je ne reviens pas si souvent que ça ici mais c’est toujours un plaisir d’être là pour le Critérium de la première neige, surtout avec le retour du public dont on a été pas mal privé. J’ai passé un peu de temps ici quand j’étais jeune donc ça m’évoque de bons souvenirs. J’ai été super bien intégré ici quand je suis arrivé. J’avais 15 ans, j’ai eu une famille d’accueil parfaite qui m’a vraiment bien aidé, bien soutenu et j’ai eu beaucoup de copains. Avec le club aussi ça s’est bien passé, j’ai eu des bons coaches, des bons partenaires d’entraînement donc ça a été des bons moments.

Et puis comme un symbole c’est ici que vous avez marqué vos premiers points en Coupe du monde en décembre 2017.

Je n’ai pas non plus que des bons souvenirs sur la face de Bellevarde. Il y a eu des annulations, une course ratée... Mais c’est vrai que j’y ai inscrit mes premiers points en Coupe du monde. C’était beau, il y avait ma famille qui était là. Ils ont pu vivre ça depuis le bas de la piste. C’est sûr que c’est mieux de les avoir faits ici que dans l’anonymat d’une course en Finlande. Et puis sur le plan sportif, la Face de Bellevarde c'est un peu un mythe dans notre monde du ski alpin.

Presque à domicile donc, dans quel état d’esprit êtes-vous avant ce premier slalom de la saison ? Vous vous sentez prêt ?

On verra. La première de la saison, on arrive toujours un peu dans l’inconnu. On essaye de donner le maximum avec, allez, 1 % de retenue histoire d’arriver en bas quand-même. L’idée c’est de voir où on se place, d’analyser le résultat à la fin de la course, de voir si on en a sous le pied, de vite remettre les choses en place si ça s’est mal passé pour la course d’après. Et si ça se passe bien, tant mieux, c’est un signe positif. Ça veut dire qu’on a fait du bon boulot l’été et qu’on peut essayer de surfer dessus pour la suite.

Avez-vous quand même quelques certitudes avant de débuter la saison ?

En tout cas je n’ai pas beaucoup de doutes. Dans ma tête tout est en place, je suis assez serein. Je ne sais pas si je skie archi-vite mais à l’inverse je sais que je ne skie pas lentement et ça c’est déjà une bonne chose. Je le sais parce que notre groupe d’entraînement (Victor Muffat-Jeandet, Théo Letitre, etc.) est solide. Je peux me baser sur les partenaires pour savoir que ça va plutôt pas mal.

Quand on regarde sur le plan comptable, l’hiver dernier était moins bon que les précédents pour vous. Comment analysez-vous ça avec le recul ?

De manière assez pragmatique. Comme vous l’avez dit, il a été moins bon que ceux d’avant, ça c’est un fait. Comme je n’ai pas bien attaqué la saison, j’ai eu plus de doutes, or le doute c’est vraiment l’ennemi du slalomeur. Du coup j’ai cherché des solutions à mes problèmes mais en fait la clé c’était la simplicité, il me fallait juste me relâcher. En début de saison c’était vraiment moyen mais une fois que j’ai retrouvé des certitudes, les résultats quand je finissais les courses étaient toujours bons, notamment à partir de Flachau en Autriche mi-janvier.

Mais même avant dans l’hiver, en vrai, j’avais toujours un peu de positif à tirer des courses car même quand je faisais septième ou huitième j’avais quand même gagné la première manche. Donc oui, si on regarde sur le plan comptable l’hiver dernier était moins bon que celui d’avant. Mais en même temps celui d’avant était quasiment parfait.

A quel type de doutes avez-vous été confronté ?

Quand on sort à la première course, qu’on fait ensuite 5e, puis 7e et 8e alors qu’on sait pertinemment qu’on vaut mieux que ça, il y a des frustrations qui apparaissent. J’étais plus tendu à l’entraînement, je voulais que tout soit parfait. Je voulais monter le curseur et au final j’étais trop exigeant avec moi-même pour pas grand-chose. Il s’en fallait d’un rien pour que ça passe du bon côté. Moi j’ai essayé de changer les choses, de trouver des défauts … ça a rajouté trop de choses dans ma tête. Il me fallait revenir à plus de simplicité, ce que j’ai fait par la suite, en finissant par gagner à Chamonix et Flachau. Je pense qu’au final ça m’a permis de passer un cap. Je peux m’appuyer sur ces erreurs pour ne pas les refaire.

C'est aussi ça l’apprentissage du champion de très haut niveau.

Oui je pense, même si on peut ne pas passer par là et réussir tout ce qu’on fait. Alexis Pinturault par exemple est passé par des périodes plus ou moins fastes. Il a eu des saisons moins bonnes même s’il est au plus haut niveau depuis 10 ans. Et là, il a fini par gagner le gros globe l’hiver dernier seulement. Donc me concernant, j’estime que ce n’était pas une période sombre l’année dernière. C’était une saison correcte avec une petite stagnation. J’espère juste que la saison qui vient sera meilleure.

Il vous a fallu travailler à l’intersaison sur la régularité, votre talon d’Achille ?

Travailler oui, mais sans tout chambouler. Je n’ai pas à changer mon ski pour être plus régulier et ne plus sortir de la piste. En fait il y a juste des situations que je maîtrise moins. Comme fermer le portillon en deuxième manche après avoir réalisé le meilleur temps en première manche. Dans ce cas-là, la piste est très dégradée avec des trous et c’est moins naturel pour moi de skier dans ce genre de conditions, car j’aime avoir des lignes assez directes. J’ai donc pas mal bossé là-dessus à l’entraînement.

Ce serait frustrant de sortir de la piste le jour des JO de Pékin…

Oulà, les JO, je n’y pense pas pour l’instant. Quand on me dit « ouais vous n’avez pas vu la piste, vous ne savez pas comment c’est, ça doit être stressant », je réponds que non je m’en fous. Je ne fais pas de plan, je verrai une fois là-bas. Il faut déjà penser à faire un bon début de saison pour se qualifier et arriver en confiance.

Mais c’est important quand même comme objectif dans la saison ?

Bien sûr, je sais que ce sera un grand moment de l’hiver. Mais ce n’est pas pour ça que j’aborde ma saison différemment des précédentes. De toutes façon, quand on se prépare pour la Coupe du monde, on se prépare pour être à 100% pour toutes les courses. Et donc pour les Jeux. Je ne peux pas penser différemment je peux pas m’obliger à penser aux JO « H24 » en me disant il va falloir que je sois bon. Pour moi c’est un petit peu contre-productif. Je vais d’abord penser à skier du mieux possible tout l’hiver, être le plus régulier, le plus rapide, et le plus consistant possible. Une fois que tout ça sera en place on pourra penser à faire une médaille aux Jeux. Mais pour l’instant je ne me mets pas plus de pression que ça.

Ça représente quoi pour vous les JO ?

C’est la plus grosse compétition pour les sports comme le nôtre. Il y a des sports où c’est moins important mais pour nous c’est hyper important c’est la plus grosse visibilité qu’on puisse avoir. Je pense qu’on se rend compte de l’importance qu’une fois qu’on y performe vraiment. Un titre de champion olympique ça change une vie. Je dis ça car je le sais et en même temps j’ai du mal à imaginer à quel point ça pourrait avoir du retentissement sur ma vie. Ça représente beaucoup parce qu’il y a les valeurs olympiques, tous les sports en même temps, c’est un gros événement très regardé. C’est une vitrine pour notre sport.

Une vitrine, mais qui aura lieu en Chine. Pas vraiment un grand pays de ski alpin...

Sur le plan sportif, ça n’a pas beaucoup de sens de faire les Jeux là-bas. Et puis ça fait quand même trois fois de suite en Asie après Pyeongchang et Tokyo. Avec le décalage horaire pour nous européens c’est plus difficile à suivre. Et puis comme vous l’avez dit, ce n’est pas en Chine qu’il y a la plus grosse culture du sport d’hiver. C’est en Europe voire aux Etats Unis et au Canada. En Chine ça risque de manquer de passion et d’engouement en tout cas pour ce qui nous concerne sur les épreuves de ski alpin donc ça c’est un point vraiment négatif. Même s’il y aura peut-être plus de ferveur sur les épreuves de patinage. Mais quand on voit les courses qu’on est capable de faire en Autriche avec 50 000 spectateurs avec la passion et tout ça on se dit que la course la plus importante de l’année doit être encore mieux que ça. Et là non…

On a l’impression que cela vous touche.

Disons que ça fait deux Jeux de suite où on a l’impression qu’on nous les brade un petit peu, parce que il faut les mettre là-bas. Je trouve ça dommage j’aurais bien aimé que ces JO n’aient pas lieu là-bas. C’est bien parce que d’un côté on est content de voir du pays. On fait des voyages, mais ce n’est pas le plus important de faire des voyages. Le plus important c’est de vivre quelque chose d’exceptionnel avec une faveur exceptionnelle.

La Chine, l’affaire Peng Shuai, et tout ce que l’on sait de la Chine, ça vous inspire quoi ?

Moi j’ai aucun souci à aller là-bas. Je ne parle pas de boycotter. C’est juste que je trouve ça vraiment dommage car je pense que le retentissement sera beaucoup plus faible. Nos épreuves de ski alpin en France vont passer très tôt le matin, et peu de gens regarderont. Ça enlève un peu de la magie olympique. Si ça se trouve ça sera très bien avec de belles conditions de ski comme à Pyeongchang. Mais le berceau du ski alpin c’est chez nous.

Les conditions de neige devraient se rapprocher de la neige abrasive de Corée du Sud ?

Oui, j’imagine que ce sera un peu comme en Corée.

Il n'y en a pas beaucoup en Europe…

On peut en avoir par endroits mais ça ne se rapproche pas vraiment de ça donc il faudra s’entraîner là-bas juste avant. Mais ça sera pareil pour tout le monde. On arrivera une semaine avant et on pourra faire des entraînements. Ce sera nécessaire pour moi parce qu’en Corée, même si ça c’était bien passé c’était difficile au début de s’adapter. Avant j’étais mauvais là-dessus mais maintenant je pense que j’ai ma carte à jouer sur ces conditions aussi donc ça ne me fait pas peur. Et de toutes façons je n’ai pas d’influence là-dessus donc on va essayer de s’adapter au mieux.

Avant les JO, Val d’Isère en France ce week-end. Le Criterium de la Première Neige diffusé en clair sur la chaîne L’Equipe pour la première fois. Ça fait chaud au cœur pour un sport peu exposé jusqu’ici en France ?

On n’est pas le sport le plus médiatisé c’est sûr. Diffusé sur une chaîne payante avec une offre complète mais payante. Y’a les fans qui nous suivent mais ce n’est pas universel en France. Avoir plus d’exposition, c’est sûr que ça pourrait nous avantager sur plein de choses. Quand on voit l’impact et les retombées en Autriche par exemple et en Suisse. Mais ce sont des pays de ski.

Finalement peut-être que la France est un pays de biathlon… (Coupe du monde diffusée en clair sur la chaîne L'Equipe).

En France le biathlon a l’exposition qu’il mérite. Ça fait des années qu’il y a d’excellents résultats. Et puis Martin Fourcade a tiré très haut ce sport en France. Il est une icône, l’un des sportifs français les plus appréciés donc forcément ça tire son sport vers le haut alors qu’il était quand même assez confidentiel il y a peu de temps. Nous en clair, je ne sais pas quel score on ferait par rapport au biathlon et puis c’est pas une compétition, mais on aurait bien sûr plus d’audience et plus de retombées. Ce serait profitable, mais attention on est pas du tout jaloux de l’exposition du biathlon.

Le ski est-il si télégénique que ça ?

Ça pourrait l’être plus mais je pense que le nouveau président de la fédération internationale de ski a des idées pour aller en ce sens. Pour rendre ça encore plus jeune, encore plus vivant. Je reconnais que même moi parfois ça ne me passionne pas toujours. Mais regarder un slalom ou un géant sur une bonne piste, avec des belles conditions et du suspense, je trouve ça bien. Idem pour la descente de Kitzbühel, c’est hyper impressionnant pour le grand public.

Il faut plus de formats alternatifs, type slaloms ou géants parallèles ?

Non je ne pense pas que ce soit l’avenir du ski, ça peut attirer un autre public pourquoi pas mais il faudrait aussi se concentrer sur les disciplines historiques du ski les plus importantes. Peut-être essayer de rendre ça plus court pour que les gens soient moins susceptibles de s’ennuyer. Ou rajouter encore plus de données en live pour rendre un peu l’expérience télévisuelle plus moderne que ce qui est fait jusqu’à présent. Mais je ne pense pas qu’il faille changer le sport en lui-même.

Peut-être mettre en place des vues embarquées ou ce genre de choses ?

Oui carrément. Changer les vues, les angles de caméra, avoir une caméra sur les athlètes, mais attention il faut que ce soit pour tout le monde pareil il faut pas qu’il y en ait un qui se trimbale une caméra et les autres non. Il faut que les gens puissent se rendent compte de ce que c’est de dévaler ces pistes. Peut-être ajouter aussi plus de datas dans les secteurs chronométrés. Avoir le nombre de G que prennent les descendeurs dans les courbes.

D’autres sports font beaucoup ça…

Oui comme le vélo par exemple. Ils ont des données en direct qui font aussi que ca rend la course agréable à regarder. La Formule 1 aussi même si parfois il y a presque trop de données. Mais c’est super intéressant quand ils font des analyses sur deux pilotes, qu’ils comparent le freinage avant le virage, la prise de la courbe et la réaccélération après coup, et qu’à la fin ça te permet de comprendre un écart de trois dixièmes. Moi je trouve que c’est juste génial et ça serait peut-être pas mal d’avoir la même chose dans le ski. Il ne faut pas non plus assaillir les gens avec des statistiques à tout-va mais il y a moyen de faire des choses.

Arnaud Souque