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Philippe Auclair: "l’Angleterre victorieuse et pitoyable"

Gareth Southgate

Gareth Southgate - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur la qualification sans panache de l’Angleterre pour la Coupe du monde 2018, jeudi face à la Slovénie (1-0).

Félicitations et toute ma sympathie si vous avez eu l’imprudence de regarder le péniblissime Angleterre-Slovénie (1-0) de ce jeudi soir – et le courage d’aller jusqu’au bout, quand il s’est enfin passé quelque chose, à savoir le énième but de Harry Kane quand son équipe avait le plus besoin de lui. Il l’avait fait en Écosse, il l’a refait à Wembley; à Hampden, ça avait été pour sauver le nul; dans le nord de Londres, pour apporter la victoire et confirmer la qualification des Three Lions pour Russie 2018.

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Mais avant cela, qu’avons-nous dû endurer…Dans le jeu, enfin, le ‘jeu’, une sorte de remake de la bouillie figée servie à l’Euro après le second but islandais. Dans les tribunes, 65 000 spectateurs s’amusant à lancer des avions en papier sur la pelouse. Dans des centaines de milliers de foyers et de pubs anglais, les gémissements de douleur de supporters n’en pouvant plus de supporter une équipe qui a trouvé le moyen de stagner à son niveau le plus médiocre depuis le départ de Roy Hodgson.

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Aucune excuse pour Southgate

Les excuses? Il n’y en a aucune pour Gareth Southgate. La tarte à la crème de joueurs qui se ‘fichent du maillot’ devrait être expédiée à la face de ceux qui profèrent ce type d’énormités. A ce sujet, n’ayez aucun doute sur le côté sinistre de cette accusation qui, comme par hasard, touche d’abord des joueurs comme Sterling ou Walker. Nous vivons dans l’atmosphère empoisonnée de l’après-référendum, dans une Angleterre où racistes et xénophobes se cachent, très mal, derrière des non-dits qui ne trompent personne. Pas assez blancs, ces Three Lions?

Mais laissons-les à leurs obsessions, ces défenseurs d’une Angleterre qui fait honte à tant de leurs concitoyens.

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Les excuses, disais-je, sont inexistantes. Contre la Slovénie, 55ème au classement de la FIFA, Il ne manquait que deux titulaires: Dele Alli, suspendu après son doigt d’honneur, et Adam Lallana, dont la longue absence a confirmé combien il était un rouage indispensable dans les mécaniques de son club comme de sa sélection.

Pourquoi ces joueurs sont si empruntés d’un seul coup?

Ses joueurs n’étaient pas non plus hors de forme, bien au contraire. Beaucoup d’entre eux flambent en Premier League, à commencer par le trio Rashford-Kane-Sterling, auteurs de treize buts en championnat et de sept en Ligue des champions. Hormis Oxlade-Chamberlain, dont l’inclusion avait d’ailleurs quelque chose d’incompréhensible, les onze qui commencèrent le match contre les Slovènes sont tous titulaires dans leurs clubs. Oui, même Rashford, qui a toujours un temps d’avance sur Martial dans un Manchester United où la rotation de l’effectif est une des bases de sa réussite actuelle.

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Et pour qui jouent-ils? Pas pour des clubs de seconde zone, comme ce fut parfois le cas il n’y a pas si longtemps. À Chelsea (Cahill). Liverpool (Henderson, Ox). Manchester United (Rashford, puis Lingard). Tottenham (Dier, Kane). Manchester City (Stones, Walker, Sterling). Pour des clubs où ‘ça joue’, où ‘ça régale’, même; et où ça marche.

Comment se fait-il que ces mêmes footballeurs qui nous avaient bluffé lors de la victoire de Man City sur Chelsea paraissaient avoir tout oublié de leur sport lorsqu’ils endossèrent le maillot anglais? Pourquoi Kane, même s’il fut le ‘héros’ in extremis de la qualification, se montra-t-il si maladroit dans le dernier geste avant le but de la qualification? Pourquoi ces joueurs, qui vivent au jour le jour au contact de Pochettino, Klopp, Mourinho, Conte et Guardiola (et se sont épanouis à leur contact), semblent-ils si empruntés, d’un seul coup?

Spectacle immonde à Wembley

Avec leurs clubs, une touche leur suffit pour passer le ballon. Avec l’Angleterre, cinq leur sont nécessaires pour l’envoyer en touche.

Le talent est là. Les qualités athlétiques sont évidentes. La motivation est bien présente. Il ne manque… …que le jeu. Qu’un entraîneur.

On dira: combien d’équipes nationales proposent-elles vraiment du jeu, aujourd’hui? Et on n’aura pas tout à fait tort. Le football de sélection n’a sans doute jamais été d’un niveau aussi piètre, en termes relatifs. De là à nous présenter le spectacle immonde vu à Wembley, vu depuis le début de ces qualifications, soyons honnêtes, il y a tout de même un pas. Un pas de géant qui aurait enfilé des bottes de sept lieues.

Mouvement(s) – néant. Prise de risque – inexistante. Pressing – c’est quoi?

On insiste souvent sur l’importance d’une ‘identité de jeu’, trop à mon goût, parfois; un ensemble de principes peut suffire. Mais le fait est que si l’on voulait dresser un portrait-robot du football de la sélection anglaise aujourd’hui, on dirait: lent; frileux; maladroit; moins solide qu’il y parait; sans ambition; et, de nouveau, lent, lent, lent, ennuyeux à s’en effondrer de sommeil.

Sa seule vertu serait peut-être d’être si médiocre dans son exploitation du ballon que des adversaires plus huppés que la Slovénie se laisseront prendre au piège – et se feront prendre en contre; car Sterling, Rashford et cie, ça va très, très vite.

Demeure que je n’ai toujours pas la moindre idée de ce à quoi entend aboutir Gareth Southgate, puisque c’est évidemment de lui qu’il s’agit depuis la première ligne de cette chronique.

Ce qui est plus grave, c’est qu’il est clair que ses propres joueurs ne le savent pas non plus. Ou ont tout compris de travers. Onze matchs ont passé depuis qu’il remplaça Sam Allardyce dans les circonstances que l’on sait. L’heure de la transition a passé; et pourtant, l’Angleterre n’a pas avancé d’un pouce. Son record d’invincibilité dans les qualifications pour un grand tournoi (dernière défaite: contre l’Ukraine, en octobre 2009, quand ils avaient joué à dix contre onze pendant 77 minutes) ne signifie rien, ne prouve rien d’autre qu’une incapacité à passer le cap.

Et pourtant, le matériau est là: les joueurs. C’est l’architecte qui manque, et il est à craindre que la Russie nous en donne une autre preuve dans neuf mois.

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Philippe Auclair