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Daniel Riolo: "Deschamps et maintenant?"

Quand on mise tout sur le résultat et qu’on oublie le jeu, on vit et on meurt avec. Battu par la Suisse, l’aventure des Bleus dans cet Euro a tourné au fiasco. Deschamps doit en tirer les conclusions et partir.

En dix ans, Deschamps a construit et écrit une belle page de l’histoire des Bleus. A la suite du marasme de Knysna et d'un Euro 2012 qui n’avait pas suffi à réconcilier l’équipe de France avec le pays, Deschamps a peu à peu remis la sélection nationale au sommet du foot mondial. Quart de finaliste en 2014, finaliste en 2016 et vainqueur en 2018, la progression fut parfaite. Manager hors du commun, Deschamps a su fédérer le groupe et lui conférer une mentalité de "winner". Gagner et rien d’autre, le sélectionneur a semblé animer pendant quasiment dix ans un séminaire de "start-up" parti à la conquête du monde. En sport, le résultat est le meilleur des arguments. J’ai gagné donc j’ai raison. C’est l’éternel débat de la manière, du comment on gagne. Là où l’Espagne puis l’Allemagne avaient fait le choix de gagner en jouant, les Bleus de Deschamps ont opposé une autre mentalité. Solidité, rigueur, discipline deviennent les maîtres mots. Le reste, c’est pour les romantiques, les naïfs. En 10 ans, Deschamps n’a jamais parlé de jeu. Ça ne l’intéresse pas. Il a passé son temps à se défendre d’être moche et de ne donner aucun style aux Bleus. En 2016, il a perdu contre plus moche que lui: Le Portugal.

"Le retour de bâton est violent"

L’Euro 2016 et le Mondial 2018 ouvrent la période des dits "pragmatiques". J’ai toujours trouvé ce qualificatif impropre. On parle juste d’entraîneurs qui privilégient la défense sur l’attaque, la réaction à l’action, l’adaptation à l’initiative. En soi, pourquoi pas. C’est un choix. Je gagne j’ai raison, je perds j’ai tort. Vision absolument restrictive du sport. L’émotion de la victoire balaye les débats sur le jeu qui n’intéressent que les spécialistes et pas le grand public. Le problème, c’est que quand on perd, le public qui était prêt à ne voir que le résultat, il ne voit plus rien. Il est déçu, frustré et va même jusqu’à oublier l’émotion fugace d’un été victorieux. Le retour de bâton est violent.

Après le fiasco de cet Euro, les questions sont nombreuses. Pourquoi le Bleus avec autant de joueurs fantastiques sont toujours incapables d’imposer leur jeu, un style? Pourquoi avec un trio Benzema, M’Bappé, Griezmann aucune animation offensive ne semble exister? Pourquoi chaque match est devenu un laboratoire tactique donnant le sentiment que les Bleus ne savaient pas quoi faire? Ils ont su une seule fois quelle était leur ligne directrice. Contre l’Allemagne. Quintessence du foot selon Deschamps. On marque un but chanceux et ensuite on s’arrache pour défendre. Si ça passe, on ressort comme des héros courageux et vaillants. 

Deschamps le roi du management s’est transformé en petit chef de village

Naïvement, on s’est dit que le retour de Benzema, c’était aussi pour changer de style. On a voulu des explications. On a voulu comprendre les raisons de la réconciliation. Il s’est excusé? Deschamps lui a pardonné? Alors on peut nous aussi? Tout cela n’était que foutaises. Avec Deschamps, on n’est jamais déçu. L’homme du "Phocéa" sera toujours et avant tout un opportuniste qui ne pense qu’à ses intérêts. Le monde qui l’entoure, il s’en fiche absolument. Il dirige l’équipe de France, mais conseille l’arrêt du championnat l’année dernière participant à la catastrophe financière du foot français. Il travaille pour la FFF mais se réjouit et conseille aux joueurs de quitter au plus vite la Ligue 1.

Le rappel de Benzema n’avait rien de romantique. En panne d’idée, il a axé sa réflexion sur ce retour. Je prends un grand joueur pour ajouter une individualité capable de me sortir de mon football marécageux. Mais à force de ne plus donner de cap, le patron a laissé le pouvoir au joueur. Pogba est devenu le boss qui décide de la tactique. M’Bappé décide quand il parle aux médias et qui tire les coups francs, les péno… Deschamps le roi du management s’est transformé en petit chef de village.

On a tous cru, moi le premier, que la belle période des Bleus durerait encore un peu. Partout en Europe, l’association "mental+joueurs de talents" faisait peur. Quand Rodriguez a raté son peno et qu’en cinq minutes les Bleus sont passés à 3-1, on a atteint le firmament de la "Deschamps Touch"! Lui-même a dû se dire: "Là c’est trop non?" Dans mon canapé, j’étais bouche bée. Aucun autre mot que "incroyable" ne sortait de ma bouche. J’ai du varier avec un "c’est fou". 

Et puis la grâce est tombée. On s’est donné des grands airs pendant des années mais une fois le vernis gratté, c’est le retour au ruisseau. Comme le titre de 2018 a pu sembler parfois irrationnel, vulgairement ça donne "la chatte à Dédé", le fiasco suisse et les dix dernières minutes folles resteront inexplicables. Un peu comme si après la célébration exagérée de Pogba, une justice immanente était intervenue comme pour dire "Bon ça va maintenant, vous avez assez croqué, profité, ça suffit, faut payer"!

On l’a peu dit mais dans plusieurs pays, l’élimination des Bleus a été bien perçue, voire fêtée. Cette équipe n’était pas appréciée. Ces victoires et cette réussite insolente, navraient beaucoup d’amateurs de foot en Europe.

Dans un peu plus d’un an, au Qatar, on va jouer la Coupe du Monde 2022. Deschamps sera encore là. Le vieux monsieur fatigué et incompétent qui dirige la FFF ne changera rien. Deschamps et lui forme un duo plus soudé que deux barres Twix. Pourtant Zidane est là, disponible. Ca serait un nouveau souffle, une nouvelle vision et la nouvelle serait forcément bien reçue par tous! Deschamps est encore protégé par son bilan. Comme Fernando Santos au Portugal. Le passé plaide pour lui. En foot on a du mal à enrayer les fins de cycle. Trop souvent, on arrête une fois le mur pris dans la tronche. Les défenseurs de Deschamps, il y en aura bientôt de moins en moins, n’ont plus que le passé comme argument. Je crois que s’il va au Qatar avec les Bleus, il sera non seulement l’homme du passé, mais aussi celui du passif… 

Daniel Riolo Journaliste RMC Sport