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Manchester City: comment Sterling est passé d’enfant terrible du foot anglais à joueur modèle

Hué dans les stades et moqué dans la presse, Raheem Sterling était il y a peu considéré comme le vilain petit canard du foot anglais. En quelques mois, l'attaquant de City et des Three Lions a pourtant su retourner une partie de l'opinion publique, et devenir un joueur salué pour ses engagements, notamment contre le racisme. Avant le quart de finale aller de Ligue des champions entre Tottenham et les Skyblues (mardi, 21h sur RMC Sport), focus sur l'un des footballeurs de la saison.

En Angleterre, Raheem Sterling a hérité d’un surnom qui résumait à la perfection son image dans les médias, et par extension dans l’esprit du grand public: "The Hated One", celui que l’on déteste, celui à qui l’on reprochait tout, tout le temps. Et quand on dit tout, c’est vraiment tout: ses loupés sur le terrain, son départ de Liverpool, son alimentation, son Euro 2016 manqué, la grande maison achetée à sa mère (qui l’a élevé seule) alors qu’il avait justement manqué son Euro, ou même le fusil d’assaut tatoué sur son mollet droit qui faisait soi-disant l’apologie de la violence - tatouage en fait imaginé en hommage à son père, assassiné durant son enfance…

Pendant des années, et malgré son jeune âge, Sterling a été présenté comme l'enfant terrible du football anglais. Moqué, hué sur toutes les pelouses de Premier League, régulièrement recadré par ses coachs, le natif de Kingston (Jamaïque) devait incarner la décadence d’une nouvelle génération de footballeurs, certes talentueux, mais surtout superficiels. Sauf que la machine à broyer s’est enrayée. Et samedi, après une victoire de Manchester City contre Brighton en Cup (1-0), l’attaquant de 24 ans s’est vu remettre depuis Londres une prestigieuse distinction pour son engagement en dehors des terrains: l’association Sporting Equals, qui promeut la diversité, l’a nommé sportif de l’année devant un parterre de personnalités.

"Je ne suis pas un enfant gâté"

C’est le nouveau Sterling: celui qu’il ne fallait surtout pas imiter est devenu en l’espace de quelques mois un exemple, un joueur responsable. "Il est en train de devenir un formidable modèle, s’enthousiasmait il y a quelques jours le sélectionneur anglais Gareth Southgate. Je suis extrêmement impressionné par sa maturité et par la façon dont il s’est exprimé sur des sujets importants. Cela témoigne d’une grande conscience sociale." Comment expliquer ce soudain changement d’image? Est-ce parce que le monde a ouvert les yeux sur le véritable Sterling, ou est-ce parce que le Sterling de 2019 a justement évolué?

L’intéressé, lui, penche plutôt pour la première option. En juin 2018, dans une interview au Guardian, l’ancien joueur de Queens Park se plaignait déjà sa mauvaise réputation. "Vous savez, quand vous voyez quelqu’un à la télé et que vous dites: lui je ne l’aime pas? Eh bien moi, j’ai cette tête. J’ai une tête d’enfant gâté, j’ai la tête de quelqu’un qu’on n’aime pas, et je ne peux rien y faire. Pourtant, je vous le dis: je ne suis pas enfant gâté." Mais c’est en décembre que Sterling est véritablement passé à l’offensive, en se plaignant du traitement médiatique dont il fait l’objet depuis le début de sa carrière, notamment dans les tabloïds comme le Sun. Un traitement médiatique raciste, assurait-il, en expliquant que le comportement des jeunes joueurs blancs est commenté avec beaucoup plus de clémence.

En quelques semaines, il devient un symbole de la lutte contre le racisme dans le football

La sortie est remarquée, d’autant qu’au même moment, l’attaquant des Skyblues est visé par des injures racistes contre Chelsea. Soutenu par plusieurs joueurs, dont son partenaire en sélection Danny Rose ("c’est triste, mais il a raison à 100%"), Sterling devient malgré lui, et assez rapidement, un symbole de la lutte contre les discriminations. Et il s’empare du sujet avec intelligence: l’international demande plusieurs fois des sanctions et des réactions de la part des instances, il adresse une belle lettre à un enfant lui aussi victime de racisme, se bouche les oreilles face au public monténégrin auteur de saillies xénophobes, et monte au créneau lorsque l’Italien Bonucci relativise avec une grande maladresse des cris de singe entendus à Cagliari.

A côté de ça, Sterling soigne aussi sa cote de popularité par quelques gestes de classe, comme lorsqu’il célèbre un but en sélection en rendant hommage à un enfant décédé, ou lorsqu’il invite la semaine passée plus de 500 enfants d’un quartier populaire à Wembley, pour assister à la demi-finale de Cup.

Un engagement, ou plutôt des engagements, qui lui valent les louanges de quelques consultants influents outre-Manche, comme Rio Ferdinand. "Je pense qu’il a effectivement pu être jugé sur la couleur de sa peau, et qu’on n’est pas loin de la vérité, a expliqué l’ancien capitaine des Three Lions à BT Sport. Je pense que d’autres jeunes joueurs de toutes les cultures peuvent prendre note de ce qu’il fait. Il est en train de mûrir, non seulement sur le terrain, mais aussi en dehors. La manière dont il se comporte est remarquable."

Des performances qui lui confèrent un nouveau statut

Si Ferdinand parle de son évolution sur le terrain, c’est aussi parce que Sterling est en train de réaliser une vraie bonne saison d’un point de vue purement sportif (19 buts avec City), en témoignent son récent triplé contre Watford en Premier League, ou ses quatre buts en deux matchs d’éliminatoires à l’Euro 2020 avec l’équipe nationale. "Il a été critiqué et jugé pour la maison qu’il a offert à sa mère, mais personne ne parle jamais de ce qu’il fait sur le terrain, notait il y a quelques semaines Paul Pogba, pourtant joueur de l’autre Manchester, le grand rival. Il marque des buts, il a encore mis un hat trick il n’y a pas longtemps, il a été au top avec City."

A tel point que le nom du Skyblue circule aujourd'hui pour recevoir le trophée de joueur de l'année en Angleterre. Plusieurs figures connues poussent en ce sens, comme Yaya Touré, et le magazine Forbes y est même allé de sa tribune pour le soutenir, en le félicitant pour sa progression, sa régularité, mais aussi pour son attitude dans une saison plus qu'agitée.

De nombreux observateurs saluent d'ailleurs le travail de Pep Guardiola, qui a su faire de lui un joueur efficace et plus complet qu'autrefois. Le coach, qui devait encore remonter les bretelles de Sterling en novembre dernier pour un chambrage de trop, en a fait l’un de ses joueurs-clés et parle désormais de lui avec les yeux qui brillent. Mardi soir, c’est de l’attaquant vif et adroit que le technicien espagnol aura besoin pour battre Tottenham en quart de finale aller de Ligue des champions. Mais c’est un peu plus qu’un footballeur que l’Angleterre observera.

Clément Chaillou