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Pourquoi la Roma a choisi Mourinho

José Mourinho est de retour en Serie A. Onze ans après son départ de l’Inter, le coach portugais a signé un contrat de 3 ans à la Roma dont il sera l’entraîneur dès cet été. Le club romain a des propriétaires ambitieux mais a trop souvent été confronté à des limites caractérielles. C’est certain, avec le technicien portugais, c’est sous un air de révolution que les Giallorossi entameront la saison 2021/2022.

L’annonce est tombée mardi peu après 15h et a fait l’effet d’une bombe en Italie, alors que de nombreux médias transalpins essayaient d’imaginer ce à quoi pourrait ressembler la Roma de Maurizio Sarri. L’ancien entraîneur de Naples et de la Juve était en effet le favori numéro 1 pour prendre la suite de Paulo Fonseca, dont le destin a été tranché ce mardi matin, à travers un communiqué de presse annonçant son départ à l’issue de la saison. "Même si les résultats n’ont pas toujours été là, nous sommes conscients des éléments positifs que Paulo Fonseca nous laisse et qui continueront à nous aider dans notre développement", déclarait Tiago Pinto, General Manager du club italien. Quatre heures plus tard, la Roma annonçait son successeur, José Mourinho. Un choix qui peut paraître illogique de l’extérieur mais qui répond à de nombreuses problématiques actuelles des Giallorossi.

Dompter l’environnement si particulier

Au sein de l’un des environnements les plus difficiles à apprivoiser d’Europe, Paulo Fonseca n’a pas démérité. Le coach portugais a su montrer tactiquement son sens de l’adaptation, passant d’un football de possession et de domination à une version plus réactive et de transition, faisant même évoluer son schéma, de son 4-2-3-1 préféré à un 3-4-2-1 en vigueur depuis plusieurs mois. Fonseca a également montré une personnalité humble, versant rarement dans la polémique et apprécié pour sa bonne éducation devant les micros. Tout n’est pas à jeter dans le passage de l’ancien entraîneur du Shakhtar en Italie. Néanmoins, des lacunes régulières ont compliqué ses deux saisons: son incapacité à battre des grosses équipes (4 points sur 39 possibles cette saison face à l’Inter, l’Atalanta, la Juve, le Milan, Naples et la Lazio; 17 points sur 66 possibles sur ses deux saisons dans la capitale italienne; 0 victoire en 3 matches dans le derby romain), l’incapacité à trouver une forme de régularité dans le temps, le manque de réaction de ses joueurs face à la moindre difficulté, le fait de ne pas avoir rempli ses objectifs de qualification en Ligue des champions et la gestion du cas Dzeko cette saison. Il ne faut pas non plus oublier les deux défaites sur tapis vert cette saison, contre l’Hellas Vérone en championnat et La Spezia en coupe d’Italie. Il n’est pas directement coupable, la responsabilité étant collective entre staff technique et administratif, mais une connaissance du règlement italien lui aurait permis d’éviter ces deux folies, vécues comme des affronts par les nouveaux propriétaires américains du club.

La page Fonseca tournée, Dan Friedkin, président du club, devait trouver un successeur. Depuis plusieurs semaines, les noms de Maurizio Sarri et Massimiliano Allegri revenaient avec insistance. Certains quotidiens, comme la Gazzetta dello Sport, encore ce mardi, annonçaient l’arrivée quasi certaine de Sarri. C’est finalement José Mourinho qui prendra les rennes de cette équipe pour la saison 2021/2022 et les deux suivantes, si tout se passe bien.

Engager José Mourinho aujourd’hui envoie plusieurs signaux. Le premier, c’est qu’un patron de vestiaire arrive à Rome. C’est peut-être l’élément le plus important dans cette nomination. Dans une ville mêlant allègrement folie, euphorie et hystérie, il faut savoir traverser les tempêtes. Certains joueurs et entraîneurs par le passé ont été pris dans un tourbillon destructeur, où les tifosi, les médias locaux très nombreux (quotidiens, radios dédiées, sites internet multiples) et les influences de toute part peuvent vous retourner en quelques heures. Une victoire importante et l’équipe lutte pour le scudetto. Une défaite, et l’équipe est la pire de l’histoire du club. Il n’y a jamais de demi-mesure à Rome. L’excès est à chaque coin de rue, après chaque match.

Il l’a déjà fait dans sa carrière, Mourinho pourra sans problème jouer le rôle du paratonnerre pour protéger ses joueurs. Les premières conférences de presse s’annoncent déjà savoureuses. Le Spécial One s’inscrit dans la lignée des deux derniers entraîneurs ayant remporté le scudetto avec la Roma. En 1983, c’est "le baron" Nils Liedholm qui était à la tête des Giallorossi. En 2001, Fabio Capello avait emmené la bande à Totti et Batistuta jusqu’au titre. Les deux hommes ont plusieurs points communs, à commencer par une personnalité forte, une rigueur quotidienne et l’art de manier le bâton et la carotte. Deux caractères affirmés pouvant faire écho à celui de José Mourinho.

Amener de l’exigence dans le vestiaire

Autre cas épineux au sein du club, de nombreux joueurs manquent d’exigence. Comme si gagner quelques matches invitait au repos. C’est l’une des explications des résultats en dents de scie de cette équipe depuis des années. Une bonne saison et une autre mauvaise. Une bonne première partie de saison, une deuxième exécrable. Là encore, la Roma ne fait jamais les choses à moitié, comme quand elle multiplie les lourdes défaites en coupes d’Europe. 7-1 contre le Bayern, 6-1 contre le Barça, 5-2 contre Liverpool, 6-2 contre Manchester United : quand il faut sombrer, le Titanic romain répond présent. Le 6-2 à Old Trafford la semaine passée a laissé des traces dans les têtes du président Dan Friedkin et de son fils Ryan, tous deux à la tête du club. La petite mentalité de certains joueurs a été évoquée, tout comme cet abandon en fin de match où tous ont lâché en même temps.

En recrutant Mourinho, les propriétaires américains de la Roma espèrent inculquer un autre état d’esprit, celui de la résilience, du savoir souffrir ensemble, de l’exigence au quotidien, à commencer par les séances d’entraînement. Il y a quelques années, Nicolas Burdisso avait répondu dans le vestiaire à Claudio Ranieri, alors à la tête des Giallorossi. Le coach italien avait dit à ses joueurs : "J’ai une conviction, on joue comme on s’entraîne." Le défenseur argentin lui avait répondu : "Non coach, on joue comme on vit." Voilà une phrase qui a marqué Ranieri. Voilà ce que le coach portugais devra rapidement changer : faire comprendre que la Dolce Vita peut rapidement être un ennemi sportif dans la Cité éternelle.

Mettre fin à l’opération "portes ouvertes"

101. Cent-un buts encaissés en championnat en deux saisons par la Roma de Paulo Fonseca. Et la deuxième saison n’est même pas encore terminée. Il reste quatre journées pour alourdir le bilan. Un chiffre absolument incompatible avec toute ambition sportive, à moins d’avoir une attaque qui tourne à plus ou moins cent buts par saison, comme l’Atalanta. A quatre à plat, à cinq, à trois, Paulo Fonseca a essayé plusieurs formules, mais son équipe n’a jamais affiché une quelconque sécurité défensive, malgré des éléments intéressants comme Smalling, Mancini ou Ibanez en charnière centrale. Bien sûr, Fonseca a dû composer avec les blessures (pas loin de 120 en deux saisons, dont 80 musculaires) et des gardiens pas au niveau, mais la structure défensive de son équipe a failli. Transpercée en transition, facilement déséquilibrée même en bloc bas, la Roma a beaucoup souffert et n’a réussi que 16 clean sheets en 72 matches de Serie A avec le coach portugais à sa tête.

La réputation défensive de José Mourinho le poursuivra jusqu’à la fin de sa carrière - parfois à tort sur certaines parties de ses expériences - et il aura du travail à la Roma. Il faudra évidemment intervenir sur le marché des transferts, sur le poste de gardien et du côté des latéraux, rendant toute projection assez difficile pour le moment.

Siffler la fin de la récréation et afficher des ambitions

Un autre signal envoyé par la Roma aujourd’hui sort du cadre du terrain. Avec le technicien portugais, la Roma s’assure une couverture médiatique importante, qui a commencé dès sa nomination. Les réseaux sociaux du club ont explosé. La signature de Mourinho a été le sujet le plus commenté en France et en Italie ce mardi après-midi. La nouvelle a fait rapidement le tour du monde. Encore plus fou, le titre "AS Roma" à la bourse de Milan (la Roma étant cotée en bourse) a affiché un + 20% mardi soir, faisant augmenter la capitalisation boursière du club de quelques 32 millions d’euros par rapport à la veille. Et ce mercredi matin, les trois quotidiens sportifs italiens ont mis le Spécial One en Une. Un fait rarissime pour la Roma de se retrouver avec le sujet principal sur la Gazzetta dello Sport, le Corriere dello Sport et Tuttosport.

Si on retourne à l’aspect sportif, l’arrivée de José Mourinho constitue également un aspect attrayant pour faire venir des joueurs. Sa réputation de gagneur séduit toujours de nombreux joueurs, même si le technicien portugais entame une pente déclinante de sa carrière après avoir été tout en haut.

L’arrivée du coach portugais est aussi le signal de l’implication des propriétaires Dan et Ryan Friedkin. Arrivés en août dernier, ils n’avaient pu intervenir réellement sur la programmation de la saison. Depuis quelques mois, ils travaillent sur la structuration du club à tous les étages. Après le recrutement de Tiago Pinto, General Manager du club (une sorte de directeur sportif amélioré), voilà le premier entraîneur choisi par les Friedkin. Une arrivée coûteuse (Sky Sport Italia annonce un salaire de 7 millions d’euros nets plus bonus) qui en fait l’entraîneur le mieux payé de l’histoire du club, très loin devant tous les autres. Et si le Portugais a dit oui au club romain, c’est qu’il estime qu’il aura quelques renforts cet été pour composer un groupe à la hauteur de ses ambitions, alors qu’un grand ménage est annoncé au sein de l’effectif après deux saisons décevantes. Il n’y aura pas de recrue XXL, mais Mourinho sera consulté et des joueurs arriveront dans la logique de la construction d’un groupe capable de gagner dans les années à venir.

La balance bénéfices/risques

Un choix aussi marqué possède évidemment sa part de risque. Les dernières aventures de José Mourinho ont souvent accouché d’un passage par la case "comptabilité" et un gros chèque en indemnités de départ. Le technicien portugais a également entretenu des relations conflictuelles avec quelques joueurs et n’a pas eu les résultats espérés avec Tottenham, au point d’être débarqué à la mi-avril. S’il possède encore la réputation d’un entraîneur qui gagne des titres, ce n’est plus le cas depuis l’Europa League 2016-2017 gagnée avec Manchester United. Une éternité dans le football quand tout est basé sur ce principe.

Ce recrutement marque aussi un tournant côté Roma. Habitué à se voir coller l’étiquette de "beautiful loser", le club romain a souvent choisi des techniciens développant un football attrayant. Luis Enrique en 2011, Zdenek Zeman en 2012 pour son deuxième passage au club, Rudi Garcia en 2013 après ses belles saisons au Losc, Luciano Spalletti en 2016 en souvenir de ses belles heures 10 ans plus tôt, Di Francesco en 2017 après le bon football pratiqué à Sassuolo ou encore Paulo Fonseca, réputé pour la qualité de son Shakhtar Donetsk. Avec José Mourinho, les promesses d’attractivité sur le rectangle vert sont nettement moins évidentes.

Enfin, il existe la possibilité de la politique de la terre brûlée à son départ, comme déjà entrevu dans son passé. Mais pour une fois, la Roma va regarder vers le futur. En attendant le tourbillon Mourinho, la Roma a quatre journées pour sauver sa 7e place, synonyme de qualification en Conférence League. Voilà un défi que ne renierait pas José Mourinho: devenir le premier entraîneur à gagner cette nouvelle coupe d’Europe. Pour cela, la Roma doit retrouver ses esprits et boucler sa saison avec personnalité. José observe et certains jouent leur place pour la saison prochaine. Voilà une autre source de motivation.

Par Johann Crochet