RMC Sport

Coupe du monde de rugby: pourquoi les Sud-Africains étaient aussi musclés sur cette photo polémique

L'Afrique du Sud a remporté la Coupe du monde de rugby, ce samedi au Japon, en battant l'Angleterre en finale (32-12). Il y a deux mois, les Springboks avaient fait parler d'eux avec une photo sur laquelle ils apparaissaient très musclés, voire trop aux yeux de certains. Retour sur un cliché polémique.

Ils ont montré qu'ils pouvaient être aussi efficaces sur le terrain qu'entre les murs d'une salle de muscu. Les joueurs de l'Afrique du Sud ont décroché ce samedi au Japon le 3e sacre de leur histoire en Coupe du monde, en dominant l'Angleterre en finale (32-12). 

Début septembre, alors que le Mondial ne faisait pas encore couler trop d’encre, les hommes de Johan Erasmus avaient créé bien malgré eux une petite polémique en publiant sur les réseaux sociaux un cliché de groupe, sur lequel une vingtaine d’internationaux apparaissaient affûtés comme jamais, les pectoraux saillants, les abdos dessinés, et les biceps prêts à éclater. Bref, une armée de golgoths. RMC Sport avait alors cherché à comprendre ce qui se cachait derrière cette photo.

"On a vu ça, on a vu Kolbe, s’amusait le centre des Bleus Sofiane Guitoune, partenaire du ‘Sud-Af’ à Toulouse. Chelsin, il a des nouveaux bras, il est très costaud, même sur le haut du corps. Sur le groupe du Stade, on lui a envoyé la photo et on lui a dit: qu’est-ce que t’as mangé?"

Si l’intention était d’impressionner, on peut dire que la photo a fait son effet. Mais pas dans le bon sens du terme. Rapidement, de nombreux internautes ont évoqué le spectre du dopage et plusieurs acteurs du monde de l’ovalie se sont interrogés sur les moyens d’obtenir de tels résultats. "Quand j’ai vu ça, j’ai pensé à un photomontage. C’est tellement fou, s’est étonné Fabrice Landreau, ancien adjoint de Fabien Galthié, dans les colonnes du Parisien. […] Chaque métabolisme est différent. Certains joueurs ont des fibres rapides, d’autres ne peuvent pas être tracés au niveau des muscles sur la peau. Là, tout est uniforme." Mais faut-il s’en inquiéter?

Timing douteux, mais véritable passion pour la fonte

Pour Didier Plana, ex-préparateur de Perpignan, et toujours en charge des statistiques au club, les Springboks, en dévoilant cette image, ont donné le bâton pour se faire battre. "Je ne sais pas si c’est une bonne idée de faire le buzz comme ça aujourd’hui, le timing n’est pas bon pour eux dans le sens où il y a eu une mort suspecte d’un joueur de 49 ans (Chester Williams, le 6 septembre, ndlr), qui est déjà la quatrième ou cinquième de l’équipe championne du monde en 1995, a-t-il rappelé. Le doute s’est installé autour de cette équipe-là, alors ça tombe mal…"

Pour autant, il n’y avait selon lui pas de raison de tirer la sonnette d’alarme à partir d’une simple photo. "On parle de joueurs qui se préparent depuis des mois, et de joueurs qui sont tous fanas de muscu. Parce que tous les Sud-Africains que j’ai côtoyés, c’était ça: ils ont toujours été plus développés musculairement que nous parce qu’ils font tout simplement plus de muscu qu’ils ne courent. Ils ont cette culture-là. Quand Fred Michalak y est allé jouer, tout le monde l’avait retrouvé plus ‘body-buildé’ à son retour en France. C’est leur façon de se préparer, c’est leur crédo."

Jean-Luc Arnaud, ancien préparateur physique du XV de France (2007-2011) et actuel directeur du centre de formation du SU Agen, évoque lui aussi cette passion sud-africaine pour la fonte. "Ce que je peux dire, c’est que c’est vraiment dans leur culture, oui. Quand j’allais faire des compétitions là-bas avec le Pôle France, ou que j’y allais même individuellement, j’ai toujours vu dans les collèges des gosses avec de la musculation au programme scolaire. Je me souviens d’une scène: j’étais à Durban, à la Glenwood High School, et dans un coin de terrain où il y avait des pneus avec des cordes, j’ai vu des gamins de 13 ans arriver, poser leurs sacs, s’attacher la corde autour de la taille, et s’enfiler 20 diagonales de suite en traînant les pneus, avant d’enchaîner des pompes et tout derrière. Sans que personne ne leur ait rien demandé…"

Sur la photo elle-même, l’ancien collaborateur de Marc Lièvremont assure ne rien voir de très étonnant. "Vous prenez n’importe quelle formation ou presque qui se prépare pour le Mondial, vous mettez les joueurs torse nu après une grosse séance de renforcement, où le muscle a été gorgé, et je pense que vous aurez la même photo", observe-t-il. Les Russes, qui participeront à la compétition, n’ont pas hésité non plus à publier quelques vidéos de leurs prouesses barres en mains. Guitoune, lui, s'est rappelé des résultats de la préparation pré-Mondial 2015 sur son corps. "C’est juste que les Sud-Africains s’entraînent différemment, moi aussi je sais qu’à l’époque j’avais pris quatre ou cinq kilos", notait le Tricolore.

"On ne peut pas dire qu’il n’y a jamais eu aucun cas de dopage dans le rugby. Mais là, organiser ça de façon collective, avec 45 joueurs, 15 membres du staff, et une fédération derrière..."

Après l’alarmisme à chaud, les spécialistes qui ont accepté de nous répondre – un certain nombre ont refusé – se veulent donc plus mesurés dans leurs analyses. "Je ne sais pas exactement combien on peut prendre de kilos sur une prépa, c’est difficile de raisonner comme ça, glisse Didier Plana. Ça dépend aussi de ce qu’on leur donne en terme d’alimentation, de protéines, mais ça peut aller vite. En tout cas il faut rester prudent par rapport à ce sujet… Je parle notamment pour vous, les journalistes. Il n’y a aucune raison actuellement de jeter l’opprobre sur ces joueurs. Je ne veux surtout pas accuser, ni défendre qui que ce soit."

Et l’ancien centre de résumer son propos: "C’est une photo, publiée pour moi à un moment inopportun, mais qui n’est pas non plus choquante. Ils sont bien préparés visiblement oui, mais rien de plus. Je connais le mental qu’ils ont, la capacité de travail qu’ils ont, il faut leur reconnaître ça. Développer son physique et le sur-développer avec des produits illicites, c’est évidemment très différent. Mais je prie pour que ce ne soit pas le cas. On ne peut pas dire qu’il n’y a jamais eu aucun cas de dopage dans le rugby, il y en a comme dans les autres sports, mais là, organiser ça de façon collective, avec 45 joueurs, 15 membres du staff, et une fédération derrière, j’espère que c’est impossible."

Tout pour la puissance, une bonne idée ?

En fait, à l’heure où deux écoles de rugby semblent s’affronter au niveau mondial, le cliché interroge surtout sur le choix du staff sud-africain de miser autant sur la dimension athlétique. "Le rugby est un sport physique, et encore plus pour les Springboks, estime Jean-Luc Arnaud. Là, les mecs veulent montrer qu’ils sont prêts. Si vous enlevez le côté affrontement, vous enlevez une bonne partie de leur rugby…"

"Ce sont des choix de préparation, explique Plana. Ils ont dû vraiment axer leur préparation sur la force, sur la puissance, comme l’Afrique du Sud le fait souvent pour détruire son adversaire. Les All Blacks, par exemple, ne sont pas dans ce thème-là, ils ne sont pas dans l’hypertrophie, mais davantage dans le déplacement et la vitesse. […] Quand on sur-développe une filière, c’est souvent au détriment d’une autre. Peut-être qu’on aura une équipe sud-africaine qui sera un peu moins rapide, un peu moins explosive, peut-être qu’ils auront mal calculé leur coup. Mais seule la compétition le dira." Et l'Afrique du Sud a fini au sommet du rugby mondial.

Clément Chaillou avec JFP