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Des faits divers au concassage des Blacks: la résurrection de Manu Tuilagi

Blessé pour la énième fois de sa carrière la saison dernière, engagé dans la lutte pour le maintien avec son club de Leicester, abonné à la rubrique faits divers... Manu Tuilagi chasse enfin ses soucis lors d'une Coupe du monde remarquable qu'il peut conclure par un titre avec l'Angleterre, samedi face à l'Afrique du Sud (10h). Grâce à un homme qui lui voue une confiance aveugle: Eddie Jones. Plongée dans la résurrection de l'un des meilleurs joueurs du monde.

On dit d’Eddie Jones, gourou des Anglais, qu’il est "atypique" ou que "son approche dénote dans le rugby moderne". L’Australien y répondrait de son sourire malicieux et pourrait présenter son CV justifiant de l’efficacité de ses méthodes: finaliste du Mondial 2003 avec l’Australie, sacré avec l’Afrique du Sud en 2007 (il faisait partie du staff) et grand architecte du renouveau du rugby japonais avec une victoire historique sur l’Afrique du Sud lors de l’édition 2015, il est en passe d’ajouter une autre ligne dorée à son palmarès avec une nouvelle finale de Coupe du monde à disputer avec l’Angleterre face à l’Afrique du Sud, ce samedi à Yokohama (10h). 

Le fruit de quatre années de travail terribles au cours desquelles il a bénéficié de moyens sans précédents, s’est fâché avec les clubs, a poussé certains joueurs jusqu’à la blessure lors de stages commandos, tout en ressuscitant l’âme d’un groupe meurtri par l’échec de l’élimination du Mondial 2015 à domicile dès les phases de poule. Le tout sans jamais se départir de ses convictions profondes. L’une d’entre elles concerne un joueur: Manu Tuilagi. 

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A l’heure où le moindre bobo justifie un renvoi à la maison, Eddie Jones voue une confiance aveugle à ce grand éclopé pour mener son attaque. Le pari n’est pas fou au sujet du potentiel du joueur, le plus jeune à avoir disputé une Coupe du monde pour l’Angleterre et considéré comme l’un des meilleurs "perce-muraille" du monde. Il l’était beaucoup plus en revanche au regard de son historique de blessures et de frasques. 

Le seul joueur "capable de démolir les Blacks"

Genoux, ischios-jambiers, cote, hanche, aine… Pas une partie de l’anatomie de Tuilagi ne semble avoir été épargnée. Mais ni sa nouvelle blessure aux adducteurs en 2018 ni sa saison pénible avec Leicester (avant-dernier du championnat) n’ont fait dévier Eddie Jones de son idée. Le sélectionneur a donc rappelé Tuilagi lors du dernier Tournoi des Six Nations, lui offrant sa première titularisation en sélection depuis 2014. Il avait tenté de le lancer en 2016 avec une entrée en jeu mais la suite ne fut qu’une succession de rendez-vous manqués. Sans que la porte ne soit jamais fermée à clé. Elle est même restée bien ouverte. 

L’Australien l’avait, un jour de 2017, qualifié du seul joueur capable de "démolir les All Blacks". "C’est un mec souvent blessé mais Eddie Jones lui a fait confiance, il connaît ses qualités, situe Philippe Saint-André, ancien sélectionneur du XV de France et membre de la Dream Team RMC Sport. Il est surpuissant, explosif et rapide. Il savait que sur une Coupe du monde, ça pouvait être un succès."

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C’est le cas. En demi-finales, Tuilagi a concassé les All Blacks (19-7), comme l’avait prédit Jones deux ans plus tôt. Comme il l’avait déjà fait en 2012 lors de la dernière victoire anglaise face aux Blacks (38-21), avant celle de la semaine dernière. A l’époque, Tuilagi était considéré comme l’avenir du rugby anglais, tout en portant l'étiquette plus encombrante "d'enfant terrible".

"Ce n’est pas vraiment un bad boy à l’image de Danny Cipriani, aussi brillant dans une boîte de nuit que sur un terrain de rugby, tempère tout de même Richard Pool-Jones, ancien international anglais et membre de la Dream Team RMC Sport. Tuilagi, c’est quelqu’un qui peut avoir des écarts mais qui est précieux sur le terrain." Et qui est venu de très loin. 

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Menacé d'expulsion en 2010

Né en 1991 à Savai (Samoa), le bien nommé Manu Samoa Tuilagi a suivi sa grande fratrie en Angleterre. Contrairement à ses frères, lui a opté pour la sélection anglaise après avoir alerté les radars de la Fédération très tôt. Son énorme potentiel lui a d’ailleurs offert un billet pour la citoyenneté anglaise. En situation irrégulière sur l’île britannique après l’expiration de son visa vacances, Tuilagi avait évité l’expulsion et obtenu le droit de rester indéfiniment au Royaume-Uni en 2010. 

Plongeon depuis un ferry, oreilles de lapin...

Il avait été retenu pour le Mondial 2011, où il avait autant marqué les esprits sur le terrain qu’en dehors entre son amende pour avoir arboré un sponsor sur son protège-dents ou son plongeon depuis un ferry dans le port d’Auckland. Polémiques. En 2013, il avait choqué l’opinion publique en exécutant des oreilles de lapin derrière le premier Ministre britannique, David Cameron. En 2015, il avait manqué la Coupe du monde après avoir été reconnu coupable d’une agression contre un chauffeur de taxi et deux femmes officiers de police. Stuart Lancaster, alors en poste, l’avait écarté même si une nouvelle blessure ne lui aurait pas permis de participer au Mondial. 

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Cela lui a au moins permis d’éviter l’humiliation du XV de la Rose à domicile. Nommé, Jones a pris le temps de le relancer. Sa persévérance n’a pas payé tout de suite. En 2017, il avait ainsi renvoyé Tuilagi à la maison après une soirée trop arrosée lors d’un camp d’entraînement. De nouveaux pépins physiques ont retardé son retour en février 2019. Cela explique aussi le nombre de sélections peu élevé (40) pour un joueur de ce calibre. Mais il a repris sa marche en avant. Lors du dernier tournoi, le dernier étage de la fusée fut posé. Tuilagi n’a plus bougé. 

Il cache ses blessures ou les impute à des esprits de femmes mariés avec le sien...

"Jones connaît son importance, c’est pour ça qu’il a pris le temps pour aller dans le bon sens, abonde Richard Pool-Jones. C’est un joueur qui demande plus de gestion que Farrell, c’est évident." Tuilagi a aussi fait sa part du travail. Son club, Leicester, lui a mis un psychologue à disposition. Il s’est libéré et a arrêté de cacher ses blessures. En 2014, il avait joué blessé pendant cinq matchs sans en avertir son staff avant de rechuter. Résultat: 15 mois d’absence. 

En 2017, il avait tenté de guérir ses maux en consultant un sorcier aux Samoa. Il en était revenu persuadé que ses pépins physiques à répétition étaient dus à "trois esprits de femmes mariés avec lui depuis trois ans". "Le sorcier m'a dit que c'était la raison pour laquelle j’étais blessé, avait-il poursuivi très sérieusement. Les esprits me voulaient pour eux-mêmes, ils voulaient me punir et l’ont fait en me blessant. Chaque fois que je jouais, ‘bang’. Maintenant, ils sont partis."

"S’il allait dans un bar la veille de la finale, Eddie Jones le mettrait quand même dans l’équipe"

Le vrai sorcier porte plutôt un autre nom. "Eddie Jones savait très bien que c’était un joueur-clé, qu'il fallait l’encadrer, situe Pool-Jones. Il l’a géré en bon père de famille. Il l’a puni (en 2017) pour se faire respecter. Dans le bon sens. S’il sortait pour aller dans un bar la veille de la finale, vendredi soir - je ne pense pas qu’il le fasse - je pense qu’Eddie Jones le mettrait quand même dans l’équipe. Il est trop important. La punition a été faite en amont."

La préparation de quatre mois, où il a été "cadenassé" par le staff, est l’autre ingrédient de cette réussite retentissante. "Jones savait que s’il était bien cadré, c’est un match winner, abonde Saint-André. C’est son poulain, il lui fait confiance dans une structure bien encadrée parce qu’il y a une hygiène de vie…" Samedi, face aux Sud-Africains, il sera encore une "arme de luxe", selon Pool-Jones. 

Le puissant centre est avant tout un joueur magnifique à la palette technique très large et au pouvoir de dissuasion redoutable. Dans un système offensif à deux distributeurs (Farrell et Jones), Tuilagi est autant utilisé comme rampe de lancement pour repousser la fameuse ligne d’avantage qu’en tant que leur pour mobiliser plusieurs défenseurs et ouvrir des espaces à ses coéquipiers. 

Il sait tout faire

"Il fait des passes sautées millimétrées, il a des appuis, il ne lui manque pas grand-chose à part peut-être un jeu au pied qui n’est pas fantastique mais ce n’est pas ce qu’on lui demande, énumère Pool-Jones. Ce n’est pas un jeu basique, il a toute la palette. Ce serait réducteur de dire que c’est un centre qui vient au défi. Il vient au défi mais il attaque aussi les points faibles à travers les appuis et avec des attaques intelligentes. Il est très complet. Sur les plans défensif et offensif, il n’a rien à envier à personne. Il sait passer le ballon après contact ou juste avant le contact. Techniquement, il est très fort, très puissant."

Très tranquille lors de ce Mondial sans faute, Tuilagi attend son heure. "Avoir l'opportunité d'être en finale, je n'en ai jamais rêvé, a-t-il confié jeudi. C'était au-delà de mes rêves. Je suis reconnaissant à Dieu pour ses conseils." Et un peu à Eddie Jones aussi.

Nicolas COUET (@Niconik)