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Boxe: "Il y a des problèmes" avec la finale de Yoka aux JO 2016, selon une enquête indépendante

Les conclusions du premier volet d’une enquête indépendante sur la corruption et la manipulation de résultats dans la boxe olympique a mis en lumière une dizaine de combats suspicieux aux Jeux olympiques de Rio 2016. Le parcours de Tony Yoka, médaillé d’or chez les super-lourds, se trouve dans le viseur. Et d’autres Français sont évoqués au fil des pages.

Tony Yoka peut-il perdre son titre olympique de 2016? Si la question paraît farfelue, elle prend une autre tournure au regard des conclusions du rapport, rendu ce jeudi, de la première partie d’une enquête indépendante menée par le professeur Richard McLaren – à l’origine notamment des révélations sur le dopage d’État en Russie – au sujet de la boxe olympique amateur et notamment du tournoi de Rio. Au fil des 152 pages du rapport, consultable sur le site McLaren Global Sport Solutions, l’enquête diligentée par la fédération internationale (AIBA) pour faire le ménage dans ses rangs et se racheter une crédibilité (la gestion du tournoi à Tokyo lui avait été enlevée, confiée au CIO) révèle que des officiels de cette dernière ont mis en place un système de "corruption et manipulation de résultats" à l’aide d’arbitres et de juges "complaisants" ou qui ont préféré "fermer les yeux" pour garder leur poste.

Avec au cœur de l'affaire un certain Karim Bouzidi, un Français alors directeur exécutif de l’AIBA, désigné comme "le personnage central de ce système" par McLaren dans une conférence de presse organisée depuis Lausanne (Suisse). À ce stade, "environ onze combats ont été identifiés comme suspicieux, dont certains pour des médailles". Et parmi eux, on trouve la finale des super-lourds entre le Français Tony Yoka et le Britannique Joe Joyce. À l’époque, la courte victoire (décision partagée) de Yoka avait étonné certains observateurs qui estimaient que son adversaire en avait fait assez pour l’emporter. Mais rien qui ne justifie un scandale non plus.

Sous-section consacrée à Yoka

Après avoir tourné autour du pot, McLaren a confirmé que de réelles suspicions entouraient cette finale en répondant à une question spécifique sur ce combat et celui entre l’Irlandais Michael Conlan et le Russe Vladimir Nikitin en quart de finale du tournoi des coqs: "Nous avons fait une analyse statistique et selon nos données, nous pouvons confirmer qu’il y a bien des problèmes dans ces combats en particulier. Mais cette analyse devra être complétée à l’aide d’officiels de l’AIBA pour tirer des conclusions finales." Le rapport en lui-même va plus loin. Une sous-section de la section "combats suspicieux" est ainsi entièrement consacrée au parcours de Yoka à Rio!

Un graphique présente sa progression dans le tournoi adversaire par adversaire avec à chaque fois des flèches pour montrer les juges désignés pour ces combats (ainsi que les arbitres) et leur décision de l’époque. Si "aucune tendance significative ne se dégage" dans cette sélection pour ses combats, le rapport revient aussi sur le huitième de finale entre le Jordanien Hussein Ishaish et le Roumain Mihai Nistor qui a désigné l’adversaire du Français en quart. Un combat "lié à Yoka pour lui avoir prétendument fourni une route facile vers les médailles" et "serré selon le score final" mais "plus unilatéral que le score ne l’indique selon de nombreux commentateurs, au point que la victoire aurait dû revenir à Nistor (le perdant) par une grande marge".

Si elle reste à nuancer vu les termes utilisés, la conclusion fait froid dans le dos: "S’il n’y a aucune preuve pour le prouver, la facilité avec laquelle Yoka a battu Ishaish, selon le score, peut soutenir les allégations selon lesquelles le combat de ce dernier contre Nistor avait été manipulé pour assurer à Yoka un passage plus facile jusqu’à la demi-finale". Sa finale est elle aussi évoquée mais cette fois de façon positive: avec trois juges contre deux en faveur du Français, sa victoire n’était pas assurée et aurait pu lui échapper si le système de sélection des juges – trois cartes prises en compte sur les cinq, au hasard – en avait désigné deux qui étaient en faveur de Joyce.

Le rapport enchaîne avec une sous-section consacrée aux "combats de Sofiane Oumiha", boxeur tricolore médaillé d’argent chez les légers à Rio: "Ses combats ont été sélectionnés pour une analyse comme deuxième échantillon représentatif des combats français en raison des préoccupations soulevées sur le fait que la France remporte un nombre disproportionné de médailles à Rio par rapport à ce qui était attendu. C’est prétendument lié, au moins en partie, au possible favoritisme accordé à l’équipe française par le directeur exécutif Karim Bouzidi."

Deux volets d'enquête à suivre

Le rapport évoque ensuite en détails la demi-finale de Sofiane Oumiha contre le Mongol Otgondalai Dorjnyambuu, qui aurait fait l’objet d’une tentative de corruption (via une belle somme d’argent) de la part du juge "cinq étoiles" (le plus haut niveau, qui sont au cœur du système de manipulation de résultats) kazakh Rakhymzhan Rysbayev envers la fédération mongole, avec la menace de voir leur combattant perdre s’ils ne payaient pas. Les enquêteurs soulignent que ce combat "ressort des autres car les cinq juges ont rendu une carte avec le même score en faveur de Sofiane Oumiha".

Une liste de "combats suspects sélectionnés pour examen" fait également apparaître le quart de finale de Souleymane Cissokho (futur médaillé de bronze) contre le Thaïlandais Sailom Adi chez les welters, la demi-finale de Sarah Ourahmoune (future médaillée d'argent) contre la Colombienne Ingrit Valencia chez les mouches et la finale d’Estelle Mossely, championne olympique et compagne de Yoka, contre la Chinoise Yin Junhua chez les légères. Deux volets de l’enquête de McLaren et ses équipes vont encore tomber dans les semaines et mois à venir. Aucun boxeur tricolore ni des membres de leur entourage ne sont directement accusés de quoi que ce soit. S'il y a scandale, il aura eu lieu en dehors de leurs yeux et ils seront eux aussi des victimes d'un système mis en place dans les instances. Mais la possibilité de voir Yoka perdre son titre olympique, une décision qui ne pourrait être prise que par les autorités sportives (le CIO, donc), semble désormais dans l'air. Ce qui serait terrible pour un athlète tout sauf coupable du système mis en place.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport