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"Je n’en ai rien à cirer": comment expliquer la détresse psychologique de Benoit Paire

Philippe Vaillant et Denis Troch, spécialisés dans la préparation mentale, ont tenté de comprendre pour RMC Sport le spleen du tennisman français Benoit Paire.

Benoit Paire dévisse. Et le monde entier se presse à son chevet. Le tennisman français s’est encore une fois épanché sur ses états d’âme après une défaite au premier tour de Monte-Carlo, le week-end dernier. "Je n’en ai rien à cirer… Me battre, pas me battre… On dit que c’est Monte-Carlo, mais on joue dans une ambiance d’une tristesse rarement vue. C’est comme ça, le circuit est devenu pourri", lâchait Benoît Paire en conférence de presse, confortant un sentiment déjà exprimé cette année. En réalité, Benoît Paire est tel qu’il a toujours été, fidèle à lui-même.

Le Français a rarement mâché ses mots ni caché sa frustration. Ce tempérament lui a souvent joué des tours, renvoyant une image de lui dont il a souffert auprès du grand public, et qui aura fini par éprouver son moral. Cela est arrivé plus d’une fois au cours de sa carrière. Cette fois-ci, c’est la pandémie et ses conséquences qui ont achevé de pousser à bout le Français. "Les comportements de sportifs sont exacerbés dans ce genre de situation hors-norme. Tout est exacerbé dans ces moments complexes", explique Denis Troch, ancien entraîneur de foot devenu coach mental.

"On peut ranger les gens en deux catégories, les intravertis et les extravertis, analyse Philippe Vaillant, spécialiste de la préparation mentale auprès des joueurs de tennis. Les intravertis n’ont pas de problème à jouer sans public. En revanche, on retire aux extravertis l’essence même de leur raison de vivre. Benoît Paire est certainement un extraverti. Dans cette situation, on lui retire pratiquement sa motivation première et sa façon de trouver chez lui ses forces et ses propres ressources. J’imagine que pour lui, c’est super dur. Et comme la notion de plaisir est absente, ça fait beaucoup."

"C'est comme demander à un acteur de jouer dans une salle vide"

Psychologiquement très atteint par les mesures sanitaires liées à la pandémie, et notamment l’absence de public, Paire n’accepte plus cette triste routine devenue son quotidien. "Ce sont les personnalités de chacun d’entre nous qui sont plus à même de tenir dans la complexité d’un système, reprend Denis Troch. Cela ne veut pas dire qu’il est plus faible ou moins bon mentalement. Mais on n’y voit plus de sens, ni les raisons pour lesquelles on s’investit, alors que c’était peut-être il y a quelques mois ou quelques années, son rêve. Une vision qu’il avait de la vie, un métier qu’il adorait."

Benoît Paire, qui a plusieurs fois exprimé son blues et parfois été à la limite dans son comportement sur le court, récoltant un avertissement de la part de la FFT, s’est battu pendant plus de trois heures sur le court dimanche. Rattrapé par ses vieux démons, il s’est toutefois incliné pour la cinquième fois d’affilée lors de son entrée en lice. Et son intention première à l’issue du match n’était certainement pas de basculer sur le prochain tournoi avec l'envie d'en découdre pour remonter la pente.

Non, son envie à lui, c’est de rentrer à la maison, de quitter à tout prix "l’ambiance de cimetière" de Monte-Carlo, et cette vie de tennisman globetrotter qui ne le rend plus heureux. "Dans n’importe quel milieu professionnel, privé d’une des composantes qui font le plaisir ou l’intérêt de ce métier, on perd quelque chose, une envie, explique Philippe Vaillant. Les tennismen ont quand même une vie très dissolue. Tout le monde pense que c’est génial, mais ça ne l’est pas tant que ça. Alors si, en plus, on perd le plaisir de jouer devant du public et faire un spectacle, c’est comme demander à un acteur de jouer dans une salle vide."

S'il n'est pas forcément un cas isolé sur le circuit, d'autres joueurs sont aussi très heureux d'évoluer sur le circuit en temps de pandémie, à l'image d'Ugo Humbert. "Je peux très bien comprendre qu’un sportif ait besoin d’un public, de l’émulation que ça apporte, que ça soit un des moteurs qui le pousse à jouer, et que n’ayant pas ça, il trouve moins de plaisir. Maintenant, est-ce que tous les sportifs sont sujets à ça ? A priori, non, conclut notre spécialiste. Certains ont l’air de s’en contenter très bien."

QM avec AS et AV