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Tour de France: Alaphilippe-Pinot, peut-on croire à la victoire finale d'un Français?

Premier et deuxième à l'arrivée au Tourmalet, samedi, lors de la 14e étape du Tour de France, Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe ont envoyé un signal fort à leurs rivaux. Si les Champs-Elysées sont encore loin, les deux Français ont les armes pour rêver du maillot jaune.

Il ne cesse de faire mentir les pronostics et avis d’experts prononcés avant le départ du Tour de France. Il n’était pas considéré comme un spécialiste du chrono? Il a survolé celui de Pau en reléguant Geraint Thomas à 15 secondes. Il était censé atteindre rapidement ses limites en montagne? Seul Thibaut Pinot a franchi la ligne d’arrivée avant lui au sommet du Tourmalet. Après 14 étapes, Julian Alaphilippe est toujours solidement accroché à son maillot jaune.

Les doutes légitimes sur ses qualités de grimpeur sont en passe de s’envoler. S’il a parfois occupé les dernières positions du groupe des favoris samedi, dans les pourcentages les plus difficiles, il n’a jamais lâché et s’est même permis de reprendre du temps à des clients comme Steven Kruijswijk (Jumbo-Visma), Emanuel Buchmann (Bora-Hansgrohe), Egan Bernal (Ineos) et surtout Geraint Thomas (Ineos), arrivé trente secondes après lui. Au général, le coureur de la Deceuninck-Quick Step possède désormais 2’02’’ d’avance sur le Gallois. Kruijswijk, Bernal, Buchmann et Pinot sont respectivement pointés à 2’14’’, 3’, 3’12’’ et 3’12’’. Alors, Alaphilippe peut-il ramener le maillot jaune sur les Champs et devenir le premier Français à remporter le Tour depuis Bernard Hinault en 1985?

Alaphilippe: "Essayer de garder le maillot jaune le plus longtemps possible"

Si la question semblait exagérée il y a encore quelques jours, elle devient de plus en plus légitime. Certes, Alaphilippe n’est pas un pur grimpeur et il semble encore difficile de l’imaginer tenir tête aux meilleurs lors de la 18e étape, durant laquelle le peloton devra notamment se farcir le Col d’Izoard (14,1km à 7,3%) et le Galibier (23km à 5,1%) sur un tracé de 208km. Mais Alaphilippe est en train de repousser ses limites et personne ne peut savoir jusqu’où il ira.

Ses progrès dans les cols sont indéniables. Rien de surprenant quand on sait qu'il a préparé ce Tour avec un stage en haute montagne du côté de la Sierra Nevada, en Espagne, perdant deux-trois kilos pour gagner en force dès que la route s’élève. "Je travaille plus spécifiquement en montagne pour être performant d’une manière différente de ce que j’ai été en début de saison, où j’ai gagné des courses grâce à mon explosivité, au sprint, grâce à toutes ces qualités travaillées avant", confiait-il récemment dans les colonnes de L’Equipe. Si la dernière semaine pourrait être trop difficile pour lui, ses adversaires ont bien conscience qu’ils doivent rester méfiants. "Vendredi, c’était une surprise. C’est la seconde journée où il fait de gros efforts. Et là c’est la montagne, ça parle tout seul", constatait Nicolas Portal, directeur sportif d’Ineos, à l’arrivée de la 14e étape.

"Julian arrive dans ses plus belles années, à maturité. Il a fait un départ de Tour fantastique et arrive aujourd'hui à s'accrocher. On ne sait pas jusqu'où il peut aller. Mais ce qu'il fait aujourd'hui, c'est grand. La route est encore longue. Il reste les Alpes à passer après les Pyrénées. Le Tour a été épuisant, ça cale beaucoup plus vite que prévu et ça veut dire qu'il y a un gros état de fatigue dans le peloton. Il peut se passer encore plein de choses", corroborait Philippe Mauduit, directeur sportif de la Groupama-FDJ.

Alaphilippe ne se projette pas

Le principal intéressé, lui, ne préfère pas trop se projeter pour l’instant. "Garder le maillot jusqu’à Paris? Je ne sais pas du tout. Je vais essayer de garder le maillot jaune le plus longtemps possible. Plus on se rapprochera de Paris et plus je pourrai me poser la question. Je continue à prendre jour après jour, dimanche c'est une étape très difficile encore. Aujourd'hui c'était très court mais, à bloc, ça fait beaucoup de dégâts. Il y a des gros morceaux à venir. Je pense qu'il y aura beaucoup de changements", a-t-il déclaré après sa deuxième place au Tourmalet, restant sur ses gardes avant la 15e étape programmée dimanche entre Limoux et Foix Prat d’Albis, qui réservera pas moins de 4,7km de dénivelé positif aux coureurs.

Guimard: "Pinot a trouvé de la sérénité et de la confiance"

Si retrouver Alaphilippe à un tel niveau constitue une très belle surprise pour le cyclisme français, la forme de Thibaut Pinot est un autre grand motif de satisfaction. Le leader de la Groupama-FDJ, qui entretient une relation d’amour-haine avec le Tour et a attaqué cette édition avec l’envie de s’installer sur le podium, s’est montré épatant dans le Tourmalet. Comme il l’avait déjà été dans les pentes vertigineuses de La Planche des Belles Filles et dans le final vers Saint-Etienne. Il occupe aujourd’hui la sixième place du général à 3’12’’ d’Alaphilippe.

Pour notre consultant Cyrille Guimard, ancien sélectionneur de l’équipe de France sur route, "le nouveau Thibaut Pinot est né l’an dernier sur les routes du Tour d’Espagne, puis lors des championnats du monde". "Sa fin de saison a été extraordinaire, avec en point d’orgue sa victoire sur le Tour de Lombardie. Il est resté sur cette dynamique. Il a trouvé de la sérénité et de la confiance. Il a une maturité mentale et physique. Il est dans la plénitude de sa vie de sportif. On l’a déjà vu faire des grands numéros, mais pas avec autant de constance", estime-t-il.

Une jolie revanche

Bluffant, Pinot a prouvé samedi qu’il avait su relever la tête après la désillusion survenue lundi avec ce coup de bordure, qui l’avait relégué à 1’40’’ de la plupart de ses rivaux. Après s’être éloigné, son rêve de victoire est redevenu d’actualité.

Mais comme Alaphilippe, le Franc-Comtois entend d’abord profiter de l’instant présent. "C’est une de mes plus belles victoires, toutes les victoires sont belles sur le Tour de France mais quand on est grimpeur, quand on gagne l’Alpe d’Huez, quand on gagne au Tourmalet, ce sont des étapes qui restent à vie. Je construis mon palmarès petit à petit et gagner des monuments comme ça, c’est ce que j’aime. Il y a un énorme esprit de revanche, j’ai la rage et je vais continuer à me battre. Le Tour n’est pas fini et je vais savourer cette victoire", assurait-il samedi, avec forcément en tête les contre-performances de certains candidats au maillot jaune.

De Nairo Quintana (Movistar) à Richie Porte (Trek-Segafredo), en passant par Adam Yates (Mitchelton-Scott) et Jakob Fuglsang (Astana), ils sont nombreux à avoir perdu du temps et affiché des signes de faiblesse dans le Tourmalet. Pinot a aussi pu se rendre compte que Thomas était loin d’être impérial dans le final. Le Gallois, vainqueur du Tour l’an dernier, l’a lui-même reconnu: "Je ne me suis tout simplement pas très bien senti depuis le début, un peu faible. Je n'ai pas vraiment essayé de suivre quand ils ont attaqué. C'était une journée difficile, il y en a d'autres à venir et j'espère me sentir mieux dimanche." Bien sûr, le Tour est encore loin d’être terminé et Thomas a le temps de reprendre le pouvoir, mais ce qu’il a montré samedi peut être un petit motif d’espoir pour Pinot et Alaphilippe.

Pinot peut compter sur Gaudu, Alaphilippe esseulé?

La 14e étape a aussi rappelé que Pinot pouvait compter sur un sacré soldat pour l’épauler dans les cols: David Gaudu. Du haut de ses 22 ans, le Breton a réalisé un travail assez remarquable dans le Tourmalet pour durcir le ton et provoquer un écrémage dans le groupe maillot jaune. "Il fallait faire quelque chose, l’équipe est motivée. On a pris la course en main dès le début et puis David a fait un boulot extraordinaire. C’est le futur, il apprend tellement vite que dans quelques années se sera lui", confirmait Pinot.

A l’inverse, Alaphilippe s’est retrouvé esseulé quand Enric Mas a lâché prise à cinq kilomètres de l’arrivée. "Qu’est-ce qui peut arrêter Alaphilippe aujourd’hui? Hormis une maladie ou une mauvaise chute, je ne vois pas. Il y a quand même un petit bémol: son équipe n’est pas bâtie pour défendre un maillot jaune. C’est le talon d’Achille de Julian. Il n’avait plus d’équipiers aujourd’hui dans le final, souligne Guimard. Le dernier, c’était Mas, qui est maintenant 10e au général. Si Julian a le moindre problème à un instant-clé, comme une crevaison, il n’aura pas d’équipier pour le ramener et l’aider à boucher d’un trou de 30-40 secondes. C’est le problème qu’a eu Primoz Roglic sur le Giro." Le Slovène avait terminé troisième en Italie. Alaphilippe signerait certainement pour un tel résultat sur le Tour.

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Rodolphe Ryo