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Tour de France: sur les traces du jeune Tadej Pogacar en Slovénie

Vainqueur surprise du Tour de France 2020, le Slovène Tadej Pogacar (UAE Emirates) sera ce samedi au départ de l’édition 2021 à Brest, avec cette fois l’étiquette de favori dans le dos. Il y a quelques semaines, RMC Sport s'est rendu dans son fief, à Komenda, une bourgade au nord de Ljubljana. Pour y rencontrer ses proches et retracer son ascension.

C’est une petite commune de 5.000 habitants, à 20 kilomètres au nord de la capitale slovène Ljubjana… pas si tranquille que ça. A l’entrée de Komenda, la circulation est dense. Les camions sont nombreux, mais c’est une banderole jaune déployée au-dessus d’un carrefour qui attire le regard. Sur celle-ci, une photo d’un garçon de jaune vêtu qui lève les bras et des inscriptions: "La fierté de la ville de Komenda", "Le gagnant Tadej Pogacar".

Vainqueur du Tour de France 2020 à même pas 22 ans, "Pogi" a passé toute son enfance et sa jeunesse ici, avant de migrer à Monaco l’an passé. Ses parents, Mirko et Marjeta, sont eux toujours là. Et c’est dans le jardin de son premier entraîneur, Miha Koncilja, que la maman se souvient du petit Tadej.

"Il était très sportif, il bougeait tout le temps et il était très joyeux. C’était le clown de la famille, témoigne cette professeure de français, qui use de la langue de Molière à la perfection. Quand il sentait que quelque chose n’allait pas dans la famille, il essayait de mettre de la joie et de la paix entre nous. Il était vraiment toujours en mouvement." D’abord sur ses pieds, puis sur deux roues.

Une banderole célébrant Pogacar à Komenda
Une banderole célébrant Pogacar à Komenda © RMC Sport

"Je me souviens de Tadej la première fois que je l’ai vu sur son vélo: il était trop grand pour lui"

"Tadej s’est mis au vélo par hasard, poursuit Marjeta Pogacar. Il pratiquait le football à l’âge de 8 ans. Son premier entraîneur de cyclisme est un ami de la famille, et un jour il a nous a demandé d’inscrire au club le frère ainé de Tadej parce qu’il leur manquait des membres. On a dit 'oui, pourquoi pas', parce que Tilan à cette époque jouait au basket et il était content de changer de sport. Tadej voulait toujours faire comme son frère aîné alors il a dit: 'Moi aussi je veux faire du cyclisme'. Mais il était trop petit et trop jeune. Miha lui a dit 'Tu es trop petit, on n’a pas de vélo à ta taille, tu vas devoir attendre…'. C’était au mois d’aout, il avait 8 ans et il a fini par rejoindre le club en janvier à l’âge de 9 ans."

Avec son premier vélo, un Billato vert beaucoup trop grand pour lui. "Quand on fait faire des tests aux jeunes, c’est plutôt vers 11-12 ans, ce sont les meilleures années pour observer, embraye Miha Koncilja. Tadej devait courir avec des enfants trois ans plus vieux que lui. Il était petit… Il était vraiment petit, même par rapport aux garçons de son âge. Je me souviens très bien de Tadej la première fois que je l’ai vu sur son vélo. Il était trop grand pour lui. Mais nous n’avions pas de vélo plus petit à l’époque."

Ce qui n’était pas franchement un problème pour le futur champion. "Je me souviens du sourire sur son visage quand il a vu son vélo, poursuit Miha. Et c’est le même aujourd’hui. Il aime toujours autant la vie sur un vélo. Pour moi en tant qu’entraîneur, c’est quelque chose d’inoubliable."

Le premier vélo de Pogacar
Le premier vélo de Pogacar © RMC Sport

A 12 ans, une découverte imprévue du Tour de France

Très vite, le garçon se prend de passion pour sa nouvelle discipline. "Tadej faisait toujours tout avec plaisir… En tout cas dans le sport, s’amuse la maman. On ne parle pas de l’école où ce n’était pas trop le cas, il faisait les choses juste parce qu’il le devait. Un jour au collège, il regardait par la fenêtre, il était pensif. Sa professeure de slovène lui demande à quoi il pense. Et il lui a répondu: 'Je réfléchis à l’endroit où je vais faire mon entraînement cet après-midi, parce que vous savez, je vais devenir un cycliste professionnel'."

Une ambition renforcée par une découverte de la Grande Boucle en 2011. "Quand Tadej avait 12 ans, nous sommes allés en vacances en France, explique Marjeta. Et sur la route pour la France, en Italie, on a croisé des voitures d’équipes cyclistes. Les enfants nous ont dit 'faites demi-tour et on les suit', mais nous n’avons pas voulu. Mais comme le tunnel de Fréjus était trop cher, nous avons fait un détour et nous sommes passés par Sestrières. Et arrivés en haut du col avec la frontière française, nous étions bloqués à cause du Tour de France. Du coup nous avons assisté à l’étape à Sestrières (ndlr: la 11e étape Gap-Pinerolo, qui passait par le col). C’était une expérience inoubliable pour toute la famille."

Tout comme la première course de "Pogi", quelques années plus tôt. "Il avait 9 ans, c’était en mai ou juin, près de Kran, situe sa mère. C’était une petite course pour les garçons. Il avait terminé dernier, pour la première et la dernière fois de sa vie. Après la course il m’a dit: 'Je ne savais pas de quoi il s’agissait, maintenant je sais.' Il n’était pas déçu d’être dernier, il découvrait juste ce qu’était une course. C’est aussi ce qu’il m’a dit lors de sa première année de professionnel: 'Je vais découvrir ce que c’est'. Il découvre toujours."

Marjeta Pogacar
Marjeta Pogacar © RMC Sport

"Même sur une ligne droite, il devait pousser plus que les autres"

Mais le garçon apprend vite, et se fait repérer. "On avait organisé une course quand Tadej avait 14 ans, relate Miha Koncilja. C’était la deuxième ou troisième victoire de sa carrière. En Slovénie, les jeunes de son année de naissance, 1998, sont forts. Il y a une génération très forte. Tadej est sorti du groupe, la boucle faisait 1,5 km. Et il était sur le point de leur prendre un tour. Andrej Hauptman, qui est aujourd’hui le directeur sportif de UAE-Emirates et qui était à l’époque l’un des coachs des juniors, est arrivé et a dit: 'Demandez au groupe d’aller un peu plus doucement pour que le petit puisse rentrer dans le peloton'. Mais un journaliste qui était là lui a répondu qu’il était sur le point de leur prendre un tour ! Il a dit: 'Oh… Ok.'"

Et le premier coach de Pogacar de décrire ce talent précoce: "Nous n’avions pas de garçons comme Tadej à l’époque pour comparer et dire qu’il pouvait gagner le Tour de France. Mais il avait quelque chose, particulièrement quand on allait s’entraîner sur des montées. Il avait le package parfait pour réussir. (…) C’est indescriptible car il y a tellement de facteurs à prendre en compte et tout doit être parfaitement aligné. Mais je pense que sa force, c’est que c’est un battant et qu’il n’abandonne jamais. Ça lui vient de quand il était jeune. Il devait se battre tout le temps pour rester avec les plus grands. Parce qu’il était tellement plus petit, avec tellement moins de kilos que même sur une ligne droite, il devait pousser plus que les autres. Il a grandi avec cet esprit combatif et il l’a encore, c’est peut-être l’une de ses principales forces."

Une victoire qui enchante Komenda... mais pas toute la Slovénie

Moins de dix ans plus tard, l’enfant de Komenda a grandi (un peu), et il est devenu un géant du peloton sur le Tour de France 2020, en allant chercher le maillot jaune lors de l’incroyable contre-la-montre à la Planche des Belles Filles, la veille de l’arrivée sur les Champs-Elysées. "Nous étions à la maison, nous avons suivi la course devant notre télé, décrit Marjeta Pogacar. On n’en revenait pas. Cette performance de Tadej était incroyable, on ne le croyait pas capable de faire une telle différence, parce qu’on a toujours comparé les temps de contre-la-montre avec Primoz Roglic. L’année dernière, Tadej l’avait battu de 7 ou 8 secondes sur la montée de Pokljuka. Mais c’était la seule victoire contre Primoz. On pensait qu’il pouvait le battre, mais pas avec une telle avance. Quand on a vu les chronos, on s’est dit qu’ils ne marchaient pas bien et qu’il y avait une erreur. Mais après quand on a vu Primoz, comment il souffrait et qu’il avait fait un mauvais changement de vélo contrairement à Tadej, on s’est dit qu’il avait vraiment un gros avantage. Il avait une avance psychologique sur Primoz qui a changé trop tard de vélo selon nous. C’est une victoire psychologique. (…) Notre fille cadette a crié très fort, elle était hors d’elle. L’instant d’après, il y avait plein de voisins dans notre salon. Ils ont accouru et apporté du champagne. On n’a pas vraiment eu le temps de vivre ce moment et cette victoire. C’était mouvementé."

Et inattendu, donc. "C’était un choc, reconnait Miha Koncilja. Quelque chose d’incroyable. Quand j’ai regardé le contre-la-montre, il fallait que quelqu’un me frappe pour être sûr que ce soit vrai et que je ne rêvais pas. Ce samedi a été indescriptible ici à Komenda. Un peintre en bâtiment a repeint un rond-point en jaune. On aurait dit un festival en plein Komenda."

Miha Koncilja
Miha Koncilja © RMC Sport

Dans le reste du pays, ce n’était pas forcément le cas. Si un Slovène a gagné, un autre a perdu: le chouchou du public, Primoz Roglic. "Le pays était divisé ! Nous attendions tous que Primoz gagne, parce qu’il avait une minute d’avance, glisse Koncilja. (…) En Slovénie, Tadej n’a pas eu la célébrité et les retours qu’il méritait selon moi en gagnant le Tour de France. Même si Primoz a terminé deuxième, tout a été juste. Tadej a fait de son mieux et a terminé premier, c’est la course, qu’est-ce qu’on peut y faire? Primoz est le premier à avoir fait connaitre le cyclisme ici, il a beaucoup plus de fans que Tadej… Beaucoup se sont dit: 'Pourquoi il le bat? Il aurait pu le laisser gagner'. Mais les gens ne savent pas ce qu’est le sport et le cyclisme. Je pense que 80% étaient pour Primoz et 20% pour Tadej. En plus, avec les restrictions dues au Covid, il n’a pas pu être célébré. Mais Tadej n’a rien fait de mal, il a juste fait son boulot, donné son meilleur."

Sauf que tout le monde ne l’a pas compris. "La Slovénie a été bouleversée, complète Marjeta. Un journaliste a même dit: 'Est-ce que nous avons gagné ou perdu le Tour?' Je n’ai pas trouvé ça juste. On sentait vraiment que c’était une victoire si c’était gagné par Primoz Roglic, et pas par Tadej. Le pays était très partagé." Et il l’est toujours. "Il y a beaucoup de gens qui disent que Tadej n’a fait que suivre le team Jumbo Visma (de Roglic), glisse la maman. Mais quand je me remémore le Tour, je sais qu’il a beaucoup attaqué et qu’il a fait de son mieux pour réduire l’écart avec Primoz à la suite de l’étape où il a été piégé par le vent. Il a eu plein d’accidents sur la première semaine. Il a dû rattraper ce temps et il a réussi."

"Quand il est là, la maison est souvent plus joyeuse"

Pour Marjeta Pogacar, ce sont surtout les soupçons de dopage qui ont fait mal. "C’est la chose qui est la plus dure pour moi, dit-elle. Il n’en a pas besoin." Mais il en faut plus pour déboussoler son battant de fils. "Il essaye toujours de réussir dans le sport, sourit-elle. Quand il était petit, il recommençait toujours les choses pour réussir. Je me rappelle comment il a appris à marcher, à 11 mois et 1 semaine. Seul. Il se relevait et essayait de se tenir debout, de faire un pas. Il tombait mais il réessayait tant qu’il ne réussissait pas. Il a toujours été comme ça."

Depuis le Tour, Tadej Pogacar a d’ailleurs commencé à transmettre un peu de sa passion et de son tempérament, en créant une équipe de jeunes, la "Pogi Team", dans son premier club. Sans oublier, de temps en temps, de revenir voir ses proches à Komenda. "Comme sa compagne est également slovène, il passe un peu de temps aussi avec sa belle-famille, souffle Marjeta. On les partage. Ils sont toujours ensemble, c’est un couple magnifique. Je suis ravi qu’il ait trouvé une fille si parfaite. Mais il n’a pas changé, il reste toujours gai, il nous taquine. Quand il est là, la maison est souvent plus joyeuse."

C.C. avec Julien Richard