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De Jong et De Ligt, le retour sur terre

Révélations de la Ligue des champions la saison passée avec l'Ajax, et transférés à prix d'or cet été, au Barça pour le premier, à la Juve pour le second, les Néerlandais Frenkie de Jong et Matthijs de Ligt connaissent des débuts de saison mitigés avec leurs nouveaux clubs. Explications.

Ils étaient au printemps dernier les princes de l’Europe, ou presque. Alors que l’Ajax étincelait en Ligue des champions, sortant tour à tour le Real Madrid puis la Juventus, avant de buter sur Tottenham dans les ultimes secondes en demi-finale, la réussite de la formation néerlandaise était incarnée par deux hommes. Deux visages juvéniles, ceux du milieu Frenkie de Jong, 22 ans, et du défenseur Matthijs de Ligt, 20 ans. Le premier avait bouclé dès janvier son départ au Barça pour 75 millions d’euros, et le second, après avoir entretenu le suspense durant des semaines, a fini par signer à la Juve pour 85 millions.

Un été est passé, et les deux anciens compères sont redescendus de leur nuage. En Catalogne et dans le Piémont, De Jong et De Ligt ont redécouvert la condition de mortels. De joueurs devant convaincre, après avoir impressionné. Et la tâche n’est pas aisée.

Ce n’est pas que leurs débuts sont catastrophiques, mais ils sont, disons, mitigés. Au Barça, Frenkie de Jong a été titularisé lors des six premières rencontres de la saison par Ernesto Valverde, et est entré en jeu mardi soir contre Villarreal (2-1). Il a inscrit un but et délivré une passe contre Valence le 14 septembre, mais a semblé, et semble encore, se chercher dans le système blaugrana. A la Juventus, Matthijs de Ligt a lui vécu une pré-saison marquée par des erreurs individuelles, entre son CSC en amical contre l’Inter et son duel très compliqué face à Joao Felix (Atlético). Titularisé pour la première fois en Serie A le 30 août lors du choc contre Naples (4-3), le natif de Leiderdorp a été impliqué sur deux des trois buts adverses, et pas spécialement épargné par la presse locale… Bref, on a connu mieux comme intégration.

"Ils sont juste partis trop tôt..."

Faut-il s’en étonner? Pas vraiment, si l’on en croit Kevin Diaz, ancien joueur et observateur attentif du football néerlandais pour RMC Sport. "Ce sont deux cas qu’on peut regrouper, même si Frenkie de Jong est parti dans un club avec une philosophie similaire à celle de l’Ajax, alors que Matthijs de Ligt est lui allé dans une écurie avec une culture inverse, une culture hyper défensive. Mais le facteur qu’il ne faut pas oublier, avec ces deux joueurs, c’est leur âge. Il ne faut pas oublier que ce sont deux très jeunes joueurs! Certains diront: 'Oui mais c’est comme ça aujourd’hui, c’est le business, ils doivent être prêts'. Mais non en fait. Pour moi ils sont juste partis trop tôt. De Jong et De Ligt, surtout De Ligt parce qu’il n’a que 20 ans, auraient dû rester une ou deux saisons de plus à Amsterdam, ne partir qu’à 23 ans. Et faire encore une belle campagne européenne pour emmagasiner de l’expérience avant de signer ailleurs. Frenkie de Jong n’a qu’un an et demi de titularisations au plus haut niveau, et De Ligt deux ans max. C’est ça, le cœur du sujet."

De Jong et De Ligt ne sont toutefois pas les premiers Ajacides à peiner une fois sortis du cocon. En 2017, les débuts de Kenny Tete et Bertrand Traoré (non formé au club) à l’OL n’ont pas été flamboyants. En 2018, c’est Justin Kluivert, transféré à la Roma, qui a eu du mal à faire son trou. De quoi parler d’un problème à l’export pour les Lanciers? "Pour Justin Kluivert, c’est pareil, ce n’est qu’un bébé, note Kevin Diaz. Il n’était même pas titulaire à l’Ajax, jamais il n’aurait dû partir aussi vite, c’est un mauvais choix." Pour notre spécialiste, il existe aussi de nombreux exemples dans d’autres clubs. "Regardez au Barça. Bojan Krkic, Munir El Haddadi, même Piqué quand il est parti à Manchester, ou Fabregas, c’est pareil. Quand tu es bien dans un club, que tu as été programmé pour jouer d’une certaine façon, que tu as ta maison, ta famille, tes amis, et que d’un coup tu découvres un autre environnement, tu es forcément déraciné au début."

De Jong et Messi, au Barça
De Jong et Messi, au Barça © Icon

Pour De Jong, le problème Busquets

Voilà pour le contexte général. Chacun de leur côté, De Jong et De Ligt sont aussi confrontés à des problèmes particuliers. Celui du Barcelonais concerne essentiellement le système de jeu blaugrana. En plus de faire la découverte des blocs bas adverses, le pain quotidien du Barça, l’élégant droitier doit aussi apprendre à vivre avec, et surtout à côté, de Sergio Busquets, le vrai patron du milieu, le caïd du rond central. Du coup, impossible pour le Néerlandais de redescendre récupérer des ballons, et de les remonter plein axe, comme il aimait le faire à Amsterdam. Il doit apprendre à jouer plus haut, voire sur un côté, ce qui n’a pas manqué de surprendre Frank de Boer. "J’ai regardé le dernier match du Barça et Frenkie jouait quasiment comme ailier, déplorait il y a quelques semaines l’ancien international oranje. Ce n’est pas son poste, il doit jouer au milieu ou comme sentinelle, je ne sais pas ce que Valverde veut faire avec lui…" A la même époque, Louis van Gaal y est aussi allé de sa petite remarque, estimant que "le Barça n’utilise pas les qualités de De Jong".

L’intéressé, lui, s’est voulu rassurant. "J’ai été un peu à plat jusqu’à présent, je sais que je peux contribuer beaucoup plus avec le ballon pendant le match, reconnaissait-il le 7 septembre dans les colonnes du Telegraaf. Je peux être beaucoup plus dominant, mais je ne m’inquiète pas, c’est juste que le football est très différent de ce à quoi je suis habitué. Les gens paniquent, mais pas moi." La suite lui a un peu donné raison, puisque ses dernières sorties ont été de meilleure facture. Contre Dortmund en Ligue des champions (0-0), il est le Barcelonais qui a parcouru le plus de distance. Et sa prestation quelques jours plus tard dans le naufrage collectif à Grenade (2-0) a été plutôt saluée, Mundo Deportivo parlant de lui comme "le joueur qui a essayé de tirer l’équipe vers le haut".

De Ligt à la Juventus
De Ligt à la Juventus © Icon

Pour De Ligt, une nouvelle philosophie à apprivoiser

Pour De Ligt, en plus du palier sportif à franchir, c’est une nouvelle mentalité qu’il faut apprivoiser. "La Juve, ce n’est pas le football total, rappelle Diaz. A l’Ajax les défenseurs font des erreurs, parce qu’ils prennent beaucoup de risques, à Turin je ne suis pas sûr qu’on leur demande de prendre tous ces risques-là, la mission est d’abord de sécuriser." Simone Rovera, spécialiste de la Serie A pour RMC Sport, a observé les débuts du puissant arrière en Italie: "Il y a eu du bien et du moins bien, ce n’est pas extraordinaire, convient-il. Il est en partie responsable des difficultés sur les coups de pied arrêtés, et en Ligue des champions (face à l’Atlético, 2-2), il a été pris de vitesse par Joao. Mais il a des excuses: il ne devait pas être titulaire tout de suite. D’ailleurs peu de nouveaux sont titulaires avec Sarri, il faut du temps pour s’adapter à lui et à ses consignes."

En effet, De Ligt devait à la base être intégré progressivement à l’effectif, tourner avec les deux piliers Leonardo Bonucci et Giorgio Chiellini, ainsi que le Turc Merih Demiral. Sauf qu’après une journée de Serie A, Chiellini a été victime d’une rupture d’un ligament croisé à un genou, l’éloignant des terrains pour de nombreux mois. Le plongeon dans le grand bain a donc été plus rapide que prévu, au côté d’un Bonucci qui lui-même avait l’habitude d’être guidé par Chiellini. Pas idéal pour les repères...

Le statut de De Ligt à Turin n’est en outre pas le même qu’à l’Ajax. "Il a un fort caractère, il parlait beaucoup là-bas à ses équipiers, mais il n’a que 20 ans", rappelle à son tour Rovera. Et à 20 ans, dans le vestiaire de la Juve, on se fait discret. "Seul Cristiano a vraiment le pouvoir de gueuler", résume Rovera, qui se veut toutefois optimiste pour la suite: "Je suis convaincu que dans quelques semaines, avec plus de compréhension des mouvements défensifs de Sarri, il va s’améliorer et apporter énormément."

Il y a une dizaine de jours, Maurizio Sarri avait justement voulu faire retomber la pression autour de De Ligt, en rappelant que Michel Platini n’avait pas brillé tout de suite à la Juventus. Mardi soir, après la victoire à Brescia (2-1), c’est avec le Napolitain Kalidou Koulibaly qu’il a fait un parallèle. "De Ligt est un très jeune garçon, et c’est un garçon qui vient d’un football différent, a glissé le technicien. C’est un nouveau monde pour lui, et bien qu’il apprenne l’italien très vite, il n’est pas encore complètement en place. Koulibaly est un phénomène, mais même Koulibaly a dû lutter durant ses deux ou trois premiers mois. Ça me semble plutôt normal." Pour le moment, du moins.

Clément Chaillou avec RR