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Lampard, Henry, Pirlo… Pourquoi la nouvelle génération d’entraîneurs est à la peine

Il y a dix ou quinze ans, parfois moins, ils étaient parmi les meilleurs joueurs du monde, et les plus respectés. Malheureusement, leurs débuts dans le monde du coaching ont tourné à l’échec, voire au fiasco. Comme Frank Lampard, Thierry Henry, et peut-être bientôt Andrea Pirlo, plusieurs néo-retraités des terrains ont connu ces dernières saisons une reconversion douloureuse. Tentative d’explication.

La presse locale s’est montrée assez patiente, du moins plus que d’ordinaire, mais Tuttosport a fini par dégainer la Une de la peur, lundi: "Pirlo, un derby pour se sauver". Enthousiaste lors de l’arrivée de l’ancien milieu de terrain sur le banc de la Juventus l’été dernier, le quotidien italien a vu depuis la Vieille Dame se casser la figure à plusieurs reprises, en Ligue des champions avec une élimination précoce contre le FC Porto en huitième de finale, mais aussi en Serie A, comme l’illustre l’inhabituelle troisième place des Bianconeri (à 10 points de l’Inter) après la nouvelle et embarrassante défaite contre Benevento dimanche dernier (1-0).

Voilà comment à 41 ans, Andrea Pirlo se retrouve - déjà - sur un siège éjectable. De cette génération d’ex-stars des terrains devenus entraîneurs, l’ancien international italien pourrait être le prochain à prendre la porte pour sa première expérience dans l’élite. Comme Frank Lampard (42 ans), récemment viré de Chelsea. Comme Thierry Henry (43 ans), dont le retour à Monaco fin 2018 a tourné au fiasco. Comme Thiago Motta (38 ans), remercié fin 2019 par le Genoa au bout de deux mois. Et dans une moindre mesure comme Patrick Vieira (44 ans), avec une expérience à Nice achevée prématurément.

Alors oui, tous les techniciens sont victimes de l’impatience des dirigeants, des observateurs et des supporters, d’une certaine culture de l’instant. C’est la loi du football, pas besoin d’être un ancien joueur pour passer à la trappe. Oui, chaque dossier a ses spécificités. Et oui, il existe en parallèle des contre-exemples, on y viendra. Mais la multiplication récente des cas – on peut aussi citer Mikel Arteta ou Fabio Grosso – invite à la réflexion.

Très haut, très vite

Comment expliquer les difficultés de ces néo-quadras dans l’impitoyable monde du coaching? Pour les techniciens contactés, un mot revient souvent: la précipitation. Dans la plupart des échecs évoqués plus haut, il existe des similitudes dans le timing extrêmement resserré entre la fin de la carrière de joueur et le début de celle d’entraîneur en chef.

Retraité en février 2017, Frank Lampard a été nommé coach principal de Derby County – dans une D2 anglaise très exigeante – dès juillet 2018. Et un an plus tard, en juillet 2019, il prenait les rênes de Chelsea, l’un des 15 plus gros clubs d’Europe. Andrea Pirlo, lui, a joué son dernier match avec le New York City FC à l’automne 2017. Il devait à la base se faire les dents avec l’équipe U23 de la Juve à l’été 2020, mais les plans de la Vieille Dame ont changé en l’espace de quelques jours, et l’ancien milieu a directement été propulsé sur le banc de l’équipe première.

Frank Lampard à Chelsea
Frank Lampard à Chelsea © Icon Sport

"Il y a une précipitation à la reconversion, c’est certain, observe Pierre Mankowski, ancien coach de Caen, du Havre, ou des équipes de France de jeunes. Aujourd’hui tout le monde est pressé: ils sortent de leur carrière de joueur et n’ont pas forcément envie de se retrouver dans un club de moindre importance. A première vue, c’est beaucoup plus intéressant de s’occuper d’une équipe pro de haut niveau, que d’une équipe moyenne de deuxième division ou de bas de tableau. C’est humain." Rolland Courbis abonde. "Prenons le cas de Pirlo, lance le coach le plus célèbre de France. Comme on dit, le train ne passe qu’une fois, c’est difficile de refuser une telle opportunité. Je peux comprendre. Mais prendre la Juve dans la situation de Pirlo, c’est comme aller à un mariage à poil. Devenir entraîneur d’un tel club sans bouteille, ce n’est pas du courage, c’est de l’imprudence. Pirlo, pour moi, c’est une erreur collective: une erreur de sa part d’avoir accepté ce poste, et bien sûr une erreur de la Juve de lui avoir proposé."

Or, le club piémontais n’est pas le seul à avoir joué la carte de la légende. "Il y a un énorme intérêt de la part des présidents pour des anciens joueurs très cotés, poursuit Mankowski. Ils sont recrutés sur leur nom, leur expérience internationale en tant que joueur, mais ils arrivent très vite au très haut niveau dans le monde du coaching professionnel. Ils se retrouvent du jour au lendemain responsables d’une équipe A sans avoir passé des étapes très utiles, qui permettent au technicien de mûrir. C’est toujours très tentant de confier son équipe à un garçon qui impose le respect juste par son nom. Dans un premier temps, il y a une opération séduction assez extraordinaire. Mais ça, ça ne dure que le temps des résultats…"

Un effet Zidane ?

Le phénomène n’est pas nouveau. Mais il s’est semble-t-il accentué depuis quelques années. Sans doute depuis qu’un certain Zinédine Zidane a remporté trois Ligues des champions (2016, 2017, 2018) lors de ses trois premières saisons sur le banc du Real Madrid. "Est-ce qu’il y a eu une mode Zidane? Je pense, répond Courbis. Il a pu donner le mauvais exemple pour ainsi dire. Tout le monde a pensé que c’était facile de réussir. Mais n’est pas Zizou qui veut. Son parcours, c’est le parcours idéal."

Retraité en 2006, le Marseillais n’a débuté sa formation de manager qu’en 2011, pour se lancer dans le coaching en 2013. Progressivement. Vu son statut, Zidane n’a pas eu à diriger une équipe de district dans le Gers pour faire ses preuves. Mais il a d’abord été l’adjoint d’Ancelotti (2013-2014), avant de diriger l’équipe réserve du Real (2014-2016), puis de remplacer Rafael Benitez sur le banc de l’équipe A en janvier 2016. Une ascension assez rapide, mais cohérente. Les six premiers mois réussis ont fait le reste.

"Zinedine, c’est un bon contre-exemple, il a pris le temps de se former, il a été patient, il a fait ses armes avec la Castilla, indique Erick Mombaerts. (…) Je pense que les clubs choisissent d’abord des entraîneurs qui sont charismatiques. Les anciens grands joueurs exercent sur les autres un certain effet. On le voit avec Steven Gerrard qui réussit à Glasgow, ils ont ce leadership sur leur groupe au départ. Mais très vite, ils sont confrontés au problème du pragmatisme, à l’exigence pédagogique. Pour certains, ça se passe bien, pour d’autres moins. Mais l’idée de prendre un ancien joueur, sur le papier, peut être très bonne."

Zinédine Zidane au Real Madrid
Zinédine Zidane au Real Madrid © Icon Sport

L'ancienne gloire, pas forcément une mauvaise idée

Salarié du City Football Group, et aujourd’hui conseiller technique à Troyes, l’ex-entraîneur de Toulouse, des Espoirs et du Havre estime qu’à niveau de formation égal, une ancienne star des pelouses va avoir une longueur d’avance sur un technicien "lambda". "Un grand joueur qui en plus a pris le temps de se former, et acquis de l’expérience, il possède a priori plus d’armes pour aborder le métier d’entraîneur, parce qu’il connait bien le jeu, et le très haut niveau. Ils ont souvent un peu d’avance, notamment sur le plan émotionnel, détaille-t-il. A la base, un ancien joueur va avoir un avantage. (…) Au sein du groupe City, on a un cas d’école avec Pep Guardiola, qui a été un grand joueur et qui est un très grand entraîneur."

Mais là encore, tout le monde n’est pas Guardiola. "Ce qu’ils n’ont pas des fois, ce sont les atouts pédagogiques pour transmettre leur vécu", complète Mombaerts. Difficile, ici, de ne pas penser à Thierry Henry et son cuisant échec à Monaco. En avril 2019, le milieu russe Aleksandr Golovin, qui a travaillé pendant quelques semaines sous les ordres de l’ancien Gunner, livrait un constat assez sévère sur cette expérience. "Il venait sur le terrain et nous montrait ce qu’il fallait faire. Il s’emparait du ballon et criait 'essayez de me prendre le ballon', témoignait-il. Il n’a pas terminé sa transition vers un rôle d’entraîneur. Il était un joueur incroyable et les seuls qui se rapprochent de son niveau ici sont Falcao et Fabregas. Il n’est pas encore prêt à entraîner."

"Avoir été un très grand joueur peut faciliter les choses, comme tout le contraire, estime Rolland Courbis. Un garçon comme Thierry Henry, qui est plein de bonne volonté, passionné par le football, mais qui n’arrive pas à comprendre que les joueurs qu’il entraîne n’ont pas les mêmes qualités que lui, c’est un peu emmerdant quand même… Il faut regarder un facteur en premier lieu: la vocation. Est-ce qu’ils ont vraiment cette vocation d’entraîner? Beaucoup de choses s’améliorent avec le temps, mais certaines ne s’apprennent pas. Certains ne sont pas faits pour cela. Ou tu as les qualités pour diriger un groupe, ou tu ne les as pas. Et dans ce cas, tu ne feras pas long feu."

Erick Mombaerts se veut un peu moins définitif: "La transition joueur-entraîneur, ça s’apprend, considère-t-il. Aujourd’hui il y a des évolutions dans la méthodologie de l’entraînement, des concepts comme la périodisation tactique qui s’apprennent et s’enseignent, ce n’est pas du flan. Il y a toute une batterie de connaissances à acquérir, à maitriser, sans quoi on peut vite se retrouver dans la machine à laver."

Thierry Henry à Monaco
Thierry Henry à Monaco © Icon Sport

Attention au contexte

Cette machine, elle se lance plus ou moins vite en fonction du club dans lequel on exerce. "C’est une évidence, mais on n’entraîne pas Lyon comme on entraîne Laval, illustre Courbis. Moi-même, j’ai réalisé que le métier d’entraîneur à l’OM n’est pas le même qu’à Bordeaux, et encore moins qu’à Ajaccio ou Toulon. A cause de la pression, et des objectifs fixés." Autrement dit: attention au choix du club, et au contexte dans lequel se trouve ce club. "Il y a des contextes favorables et des contextes défavorables, approuve Mombaerts. Pour Steven Gerrard, commencer par les Rangers est sans doute une bonne chose, il acquiert de l’expérience avant de prendre éventuellement Liverpool après Klopp. Mais là, c’est trop tôt."

L’ancien capitaine des Reds l’a reconnu il y a quelques semaines. "Liverpool reste mon club et c'est un rêve d'en devenir l’entraîneur un jour, mais pas encore", a-t-il expliqué dans une interview à la télévision anglaise. "L’exigence de résultats et de qualité de jeu est telle dans les grands clubs, que c’est risqué de commencer par cela, souligne Mombaerts. Xavi (entraîneur d’Al-Sadd au Qatar depuis 2019) a compris cela. Il ira sans doute au Barça, mais il ira quand il sera prêt. Et ça serait fantastique, je pense, de le voir sur le banc au Camp Nou. Mais il est malin, il attend que le contexte soit favorable. Il y a des moments où un club est en crise, et où il ne fait pas bon débarquer. Henry à Monaco en cours de saison, je ne sais pas si le contexte était favorable. Ça ajoute une difficulté de plus."

Alors qu’il était annoncé sur le banc du Borussia Mönchengladbach la saison prochaine, Xabi Alonso a lui aussi visiblement opté pour la prudence, puisque la Real Sociedad, dont il commande l’équipe réserve depuis l’été 2019, a annoncé ce vendredi sa prolongation de contrat jusqu’en 2022. Pour l’ancien international espagnol, le très grand bain attendra. Et ce n’est peut-être pas plus mal.

Après l’échec, la mauvaise étiquette

Pour ceux qui se sont déjà brûlés les ailes, la guérison peut être complexe. "Il vaut mieux ne pas vous planter au début, parce qu’on a vite fait de vous cataloguer, de vous mettre une étiquette, prévient Erick Mombaerts. Un échec précoce n’aide pas à prendre confiance. On dit parfois que le plaisir peut venir dans la difficulté, mais le plaisir vient aussi d’une certaine forme de maitrise. Quand on sent qu’on maitrise, ça aide à prendre confiance. Quand ça s’est mal passé, il faut rebondir, analyser, changer des choses, et c’est difficile."

Il faut déjà en avoir l’occasion. Thierry Henry, pour en revenir à lui, a fait le choix de s’exiler de l’autre côté de l’Atlantique, à Montréal, pour se relancer. Il semblait dernièrement proche de faire son retour en Europe, à Bournemouth (D2 anglaise), mais les Cherries ont finalement nommé Jonathan Woodgate comme entraîneur. "Son image en a pris un coup, constate Courbis. On peut vite se griller dans le milieu." Ce qui, pour Pierre Mankowski, n’est pas un drame en soi: "Ces grands noms du football resteront toujours des joueurs à part, des joueurs d’exception. Ça ne changera pas leur vie, leur carrière a été construite avant tout sur leur qualité de joueur. Après, ils n’auront peut-être pas cette reconnaissance désirée en tant qu’entraîneur. Ils feront autre chose, je ne me fais pas de souci pour eux..."

https://twitter.com/clementchaillou Clément Chaillou Journaliste RMC Sport