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Folie, jeu... Jorge Sampaoli vu du Brésil avant son arrivée à l'OM

À 29 ans, Mauricio Paulucci a déjà dix ans d’expérience en tant que journaliste au Brésil et Jorge Sampaoli, qui arrive à Marseille ce mardi, est certainement l’un des entraineurs qui l’a le plus marqué. Entretien avec le reporter de Belo Hozironte, présentateur de Globo Esporte.

Mauricio Paulucci, quelle trace va laisser Jorge Sampaoli à Mineiro ?

Je pense que l’héritage que Sampaoli va laisser est controversé. En un an à Belo Horizonte, il y a eu la naissance de son fils Bento, qui a donc la nationalité brésilienne, mais sur le plan du football, il a fait pas mal d’erreurs. Il avait une relation très approximative avec la direction, a demandé de nombreuses recrues, a dépensé beaucoup d’argent, presque 30 millions d'euros pour onze joueurs, pour au final très peu les faire jouer. Mineiro, sous Sampaoli, était une équipe très offensive, agressive, surtout sur les ailes avec des joueurs très rapides. Sampaoli va gagner deux matchs consécutifs puis il va tout changer pour jouer à trois défenseurs. Cela lui a valu les critiques des supporteurs et de la presse. On retiendra donc son irrégularité et le fait de ne pas avoir utilisé les recrues qu’il avait lui-même demandé, sans parler de son tempérament très explosif sur le terrain qui lui a valu de nombreux cartons jaunes voire rouges.

Comment décrire l’entraineur Sampaoli, que ce soit à Santos comme à Mineiro ?

Il a été le même à Santos et Mineiro, réclamant beaucoup de joueurs lors du mercato, surtout un gardien qui sait jouer avec ses pieds, c’est nécessaire pour lui. Marseille a Mandanda, un gardien expérimenté qui je crois, se débrouille bien avec ses pieds. À Santos, à chaque fois, il disait que l’équipe n’était pas encore prête, qu’il fallait attendre pour avoir des résultats. À Mineiro, il a demandé des joueurs, il les a eus, la direction estimait que toutes les conditions étaient réunies pour bien travailler. Sampaoli est un érudit qui demande beaucoup à ses joueurs durant les séances d’entrainement et cela se ressent sur le terrain. Mais quand les résultats ne sont pas arrivés, il a mis toute la faute sur la direction, parce qu’il n’avait pas eu de renforts à temps et qu’il n’avait pas la patience de mettre en place son jeu.

Sa colère lors de son dernier match à Mineiro a fait le tour des chaînes françaises… Ses coups de sang sont réguliers ?

Oui, bien sûr. Il n’y avait qu’une seule chose dont on était certain avant les matchs de Mineiro, c’est qu’il allait se passer une folie avec Sampaoli, qu’il allait se battre avec les juges de touche ou l’arbitre… Avec l’épidémie, on entend tout ce qu’il se dit sur le banc. Parfois il encourageait, donnait des consignes techniques à ses joueurs, mais je me souviens aussi d’une rencontre où il avait hurlé « Burro, burro, no hace eso ! » (Âne, ne fait pas ça !), je ne sais pas comment cela peut aider un joueur dans un match. Il est toujours impulsif sur le bord du terrain. Au Brésil, quand tu as trois jaunes, tu es suspendu. Du coup, il faisait trois matchs, une suspension, trois matchs, une suspension. C’est une caractéristique de sa personnalité, je ne crois pas qu’il va changer. Il était comme ça à Santos, pareil pendant la Coupe du monde avec l’Argentine où il s’est même battu avec Messi ! Je crois qu’en France aussi, il se battra.

Dans quel état d’esprit arrive-t-il à Marseille ?

Son arrivée à Marseille est un défi personnel. Il est persuadé de devoir faire un énorme travail, surtout en Europe. Il a essayé à Séville mais n’a pas réussi. Cette fois, il veut y parvenir avec l'OM. La Ligue 1 est un championnat très relevé et Sampaoli, avec son staff, arrive avec de l’ambition. Il a conscience qu’une bonne position en Ligue 1, une Coupe de France et un bon parcours en Ligue des champions lui permettraient d’escalader vers l’Olympe des entraineurs. C’est très personnel, un défi pour sa carrière et ses convictions.

Comment est-il perçu en Amérique latine, est-il aussi populaire que Marcelo Bielsa ?

Je peux en tout cas vous dire que quand il est arrivé à Mineiro, il y avait une certaine ferveur. Ce sentiment qu’il allait porter l’équipe, ce côté viscéral, très intense. Les supporteurs étaient persuadés que Sampaoli allait tirer le meilleur de l’équipe. Cependant, l’instabilité émotionnelle et tactique de Sampaoli s’est reflétée sur les résultats de l’équipe. Quand Sampaoli arrive dans un nouveau club, c’est « Sampaolismo », une idéologie selon laquelle tout ce qu’il fait est parfait. Il remplace un attaquant par un gardien ? Parfait, c’est beau, rien à dire. Mais quand les résultats ne viennent pas, cette folie et ces changements font débat. Le « Sampolismo » se convertit en quelque chose de plus critiqué, moins efficace et penche vers l’irresponsabilité, la faute professionnelle. Il y a vraiment deux facettes : une qui plait à tout le monde, fans comme observateurs, le fait qu’il soit très intelligent, qu’il propose quelque chose de différent dans le jeu et qui se voit uniquement dans les équipes dirigées par Sampaoli. Mais au fur et à mesure, il est possible que l’amour se transforme en haine.

Quelles sont les différences entre lui et Marcelo Bielsa ?

Marcelo Bielsa est une référence pour Jorge Sampaoli. La ressemblance entre les deux, c’est ce même profil d’homme intense, érudit, qui propose un football offensif. La différence, c’est que Marcelo Bielsa a accompli beaucoup plus de choses que Sampaoli depuis ses débuts comme entraineur. Sampaoli n’a gagné que la Copa America avec le Chili en 2015 et un championnat régional ici, dans la région de Mineiro. Ce n’est rien comparé à Marcelo Bielsa.

Quel est son système de jeu ?

Ici, à Mineiro, il jouait en 4-3-3 mais parfois il pouvait mettre trois défenseurs centraux. Je le répète mais pour lui, c’est nécessaire d’avoir un gardien qui sait jouer avec ses pieds. Il accorde beaucoup d’importance à la possession de balle, il veut que son équipe ait le ballon une grande partie du match. Plus généralement, il joue avec une ligne de quatre défenseurs où les deux latéraux ont un rôle primordial, très portés l’avant. Ensuite, il aime utiliser un milieu défensif et deux milieux relayeurs qui jouent avec plus d’amplitude et de manière plus latérale. Devant, un attaquant central et deux joueurs rapides sur les côtés. Il joue tout le temps de cette manière quand il est en phase défensive. Quand ses équipes jouent en phase offensive, elles peuvent attaquer avec six ou sept joueurs, dont les deux latéraux que j’ai évoqué.

Comment se déroulaient les entrainements à Mineiro ?

On ne sait pas trop car pendant la pandémie, Sampaoli a mis beaucoup de restrictions autour des entrainements. La presse ne savait pas vraiment ce qu’il se passait au centre. J’ai pu observer seulement une séance de Sampaoli (il réfléchit) et encore, vingt minutes. En revanche, des personnes en interne m’ont décrit les entrainements comme très intenses, le type d’entrainement que n’aiment pas tous les joueurs. Ce n’est pas collectif, avec des mini-jeux. Non, rien de tout ça. Il sépare les défenseurs et les attaquants pour des séances très tactiques, avec beaucoup de travail, beaucoup de ballon mais avant tout de l’intensité. Les joueurs brésiliens n’aiment pas vraiment ce genre d’entrainement et il y avait un peu de résistance face aux séances de Sampaoli. Il parle beaucoup durant les entrainements et d’ailleurs, j’en viens à sa communication. Jorge Sampaoli parle un espagnol très rapide, il n’a fait aucun effort pour apprendre le portugais et pouvoir parler avec la plupart de ses joueurs. Il leur demandait beaucoup de choses en parlant vite mais les joueurs ne pouvaient pas tout comprendre. Je pense qu’il y aura le même problème à Marseille car il ne parle pas français. Est-ce qu’il fera plus d’efforts ? Je ne pense pas, il n’en a fait aucun en deux ans au Brésil. Ça fait aussi partie de sa personnalité, il est un peu égoïste, se comporte comme si le globe tournait autour de sa personne. Sampaoli ne s’exprime qu’aux conférences de presse, il n’aime pas vraiment parler aux médias. Par contre, vous verrez, il adore parler avec ses mains, il fait beaucoup de gestes, parfois confus d’ailleurs, on a du mal à comprendre ce qu’il veut dire (rires). C’est un entraineur qui a beaucoup de bonnes idées mais il doit faire attention car si c’est un homme intense, il l’est certainement trop.

Clément Brossard