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JO 2021 (athlétisme): chaussures, piste... à quoi doit-on la pluie de records à Tokyo?

Records du monde et olympiques, courses à jamais gravées dans les mémoires : l’athlétisme a offert plusieurs performances historiques à Tokyo, aux JO 2021. Au point de se poser des questions sur l’origine de tous ces exploits. Voire de douter. Eléments de réponse d’une question à multiples facteurs entre contexte, piste et chaussures.

Le Norvégien Karsten Warholm qui explose son propre record du monde du 400 mètres haies de plus de sept dixièmes en 45’’94 dans une course qui a offert trois des quatre meilleurs chronos de l’histoire, tous au-dessus de l’ancien record signé Kevin Young en 1992 qui avait tenu vingt-neuf ans. L’Américaine Sydney McLaughlin qui bat son propre record du monde du 400 haies de près d’une demi-seconde en 51’’46 dans une course qui a également proposé trois des quatre meilleurs chronos de l’histoire.

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La Jamaïquaine Elaine Thompson-Herah qui s’offre le record olympique du 100 mètres en 10’’61 et devient la deuxième meilleure performeuse de tous les temps sur la distance avant de claquer le deuxième chrono de l’histoire sur 200 mètres en 21’’53 pour s’imposer en finale du 200 mètres et signer un deuxième doublé en or aux Jeux après Rio. L’Italien Marcell Jacobs qui flingue deux fois son record personnel et le descend de plus de 10’’ à 9’’80 pour aller chercher le titre sur l’épreuve reine du 100 mètres. La Vénézuélienne Yulimar Rojas qui ajoute dix-sept centimètres à un record du monde du triple saut féminin qui datait de 1995 en 15,67 mètres.

Depuis le début des épreuves d’athlétisme, la pluie de records sur la piste du stade olympique de Tokyo interroge. A quoi doit-on ces performances XXL? Autant le dire tout de suite: impossible de pointer un seul élément. La réponse est un mix de plusieurs facteurs. Il y a le contexte, d’abord, avec des conditions météo très estivales au Japon et des athlètes ultra préparés pour le rendez-vous le plus important de leur sport qu’ils ont cette fois dû attendre cinq ans au lieu de quatre en raison de la crise sanitaire mondiale.

"Pour expliquer des performances à ce niveau, je pense que c’est un tout, confirme Benjamin Crouzet, entraîneur de l’athlète français Pascal Martinot-Lagarde, qualifié pour la finale du 110 mètres haies à Tokyo. Il y la chaleur, le contexte JO, la forte concurrence car il y a une énorme densité dans les trois-quatre meilleurs sur le 400 haies chez les hommes comme chez les femmes et ça entraîne nécessairement des performances. Si Karsten Warholm n’est pas poussé dans ses retranchements par Rai Benjamin en finale, on n’aurait peut-être pas eu ce chrono-là."

"La piste ? Un avantage de 1-2%"

Il faut ensuite évoquer la piste de Tokyo. Quatrième de cette finale du 400 haies masculin en 47’’08, ce qui en fait le huitième performeur de l’histoire, le représentant des Îles Vierges britanniques Kyron McMaster a expliqué qu’elle donnait l’impression de "courir sur de l’air". Cinquième du 100 mètres masculin en 9’’95, le sprinteur américain Ronnie Baker préfère évoquer "l’impression de marcher sur des nuages". "C’est une piste très rapide", confirme Sydney McLaughlin. Qui en avait dit plus la veille: "Certaines pistes absorbent votre rebond et votre mouvement, celle-ci le régénère et vous le rend".

Pour avoir des éléments plus concrets, il faut se tourner vers Mondo. Pas Armand Duplantis, brillant médaillé d’or à la perche et recordman du monde de la spécialité, mais l’entreprise italienne créée en 1948 qui a conçu la piste olympique pour la douzième fois de l’histoire. Sur les vingt dernières années, la moitié des records du monde en athlétisme ont été battus sur une piste Mondo, qui en a même fait un argument marketing pour les vendre. Celle de Tokyo, testée depuis trois ans avec de nombreux retours d’athlètes, apporte une amélioration technique tangible selon ceux qui l’ont "fabriquée".

"A chaque édition des Jeux, nous essayons d’améliorer le matériel et Tokyo n’a pas échappé à la règle, appuie Andrea Vallauri, designer pour Mondo, pour le Guardian. La piste est très mince, quatorze millimètres, mais nous avons ajouté un nouvel élément : des granulés de caoutchouc. Dans la couche inférieure de la piste, on trouve ce design hexagonal qui crée des petites poches d’air. Ils fournissent une absorption du choc mais donnent un retour d’énergie et un effet trampoline en même temps. Nous avons amélioré cette combinaison et c’est pour cela que la piste a amélioré les performances." Ancien champion du monde du 400 haies et consultant pour France Télévisions, Stéphane Diagana vulgarise la chose: "Cette piste est travaillée pour que lors de la foulée, le renvoi se fasse dans le sens de la traction, c’est-à-dire que la force et le rebond s’exercent vers l’avant et pas vers le haut. Après, ce procédé existe depuis un moment. Ça ne suffit pas à expliquer les records."

Mais Vallauri de préciser: "Tout est préfabriqué et chaque ligne est la même, y compris les pistes d’élan pour les sauts. La production est équivalente à celle d’un pneu de Formule 1. Cette piste est complétement dans les règles et c’est ce qu’on nous a demandé de fournir. Une piste qui protège la santé des athlètes, pour éviter les traumatismes, mais qui leur donne un petit coup de pouce. On a pu voir l’amélioration en laboratoire. C’est difficile à dire exactement mais cela donne peut-être un avantage de 1-2%." Pour expliquer les chronos de Karsten Warholm et de l’Américain Rai Benjamin (46’’17) dans la finale supersonique de son ancienne spécialité, Diagana préfère souligner que les deux sont de "vrais athlètes spécialisés en 400 mètres plat à la base" et qu’ils "feraient partie des meilleurs du monde sur 400".

"Si vous avez un trampoline sous les pieds..."

Pour les autres records, il se tourne plutôt vers les chaussures et "les pointes nouvelle génération" que certains pointent comme du dopage technologique: "Elles sont récentes alors que la technologie Mondo est plus ancienne. Or cette pluie de records est très récente." Même Warholm y voit un problème en analysant les pointes Nike utilisées par Benjamin et de nombreux autres athlètes: "Si vous avez un trampoline sous les pieds, c’est bidon et ça enlève la crédibilité de notre sport". Mais le Norvégien ne courait pas non plus dans des chaussures à l’ancienne. Les siennes contenaient des plaques à carbone, fruit d’une collaboration entre Puma et l’équipe de Formule 1 de Mercedes, mais pas les capsules d’air et la plaque de mousse Pebax des versions Nike. Ce qui n’empêche pas de profiter aussi de la technologie, notamment sur la reprise après les réceptions sur chaque haie.

"Ce sont des chaussures qui viennent raidir la voûte plantaire, explique Benjamin Crouzet. Nous, toute l’année, on travaille à ce genre de choses: avoir de la raideur, de la solidité, de l’indéformabilité du pied. Quand vous prenez une chaussure en carbone et que vous voulez la plier, vous voyez bien que ce n’est pas la même rigidité que ce qu’on avait avant même si les coques habituelles n’étaient déjà pas simples à plier. Là, c’est vrai, il y a un renvoi un peu plus dynamique. Ça doit donc jouer sur la performance, forcément, car si vous raidissez le pied, vous raidissez le temps d’appui, et si vous réduisez le temps d’appui, vous augmentez la fréquence de l’appui et vous touchez au facteur vitesse. Une chaussure qui reste raide ne s’affaisse pas comme un pied qui va faiblir au fil de la course. Le carbone a une endurance pérenne alors que le système osthéo-musculaire ne l’a pas."

Le spectre du dopage

Ce qui n’empêche pas certains de ne pas adhérer. "Le ressenti sur ces nouvelles chaussures à plaques à carbone peut être différent d’un athlète à l’autre, poursuit le coach de PML. Certains comme Wilhem Belocian ont abandonné l’idée et n’ont pas aimé. Pascal, lui, les a adoptées. Il y a un petit peu de tout." Comment, enfin, ne pas évoquer le doute qui peut accompagner certaines performances. Le sport moderne a fait de la suspicion de dopage un accompagnateur des plus grands exploits. Qu’on aime cet état de fait ou pas, il ne changera pas. Et quand on sort d’une période Covid où les contrôles antidopage ont drastiquement baissé, de plus de 26.000 par mois en avril ou mai 2019 à… 587 en avril 2020 et 2500 en mai 2020, difficile de ne pas se demander si certains ont juste pris le chemin d’une préparation "différente".

Mais sans preuve, pas de condamnation. Les athlètes méritent, comme tous, le bénéfice du doute et la présomption d’innocence tant qu’ils ne sont pas pris la main dans le pot (belge) de confiture. On ne peut tout de même pas s’empêcher de sourire en lisant cette déclaration de Sydney McLaughlin post-médaille d’or: "Je pense surtout que cette nouvelle génération d’athlètes réalise qu’on peut repousser les limites de ce qui est possible et c’est ce qu’on voit beaucoup en ce moment". Les anciens athlètes n’avaient donc jamais réalisé qu’on pouvait repousser les limites. C’est quand même ballot.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport