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JO 2021: qu'est-ce que les "twisties", l'énorme blocage des gymnastes dont souffre Simone Biles?

Archi favorite pour une nouvelle moisson dorée aux Jeux olympiques de Tokyo, Simone Biles a surpris tout le monde en renonçant au concours général pour préserver sa "santé mentale". Au-delà des "vieux démons" qui hantent l'Américaine, l'athlète souffre d'un mal très particulier: les twisties, perte de repères dans les phases de saut, un mal bien connu des gymnastes et qui peut s'avérer très dangereux.

Ce mouvement, elle le connaît par coeur. Ce saut, elle l'a dans les jambes depuis longtemps. Pas une question de talent, pas un manque de travail. Le problème de Simone Biles est dans sa tête, dans ces "vieux démons" qu'elle décrivait elle-même après l'annonce surprise - en forme de coup de tonnerre - de son retrait du concours général par équipes (puis en individuel) des Jeux olympiques de Tokyo 2021. La pression médiatique, l'affaire Larry Nassar dont elle a été victime mais aussi un mal bien connu des gymnastes et qui chamboule tout: les twisties.

"Imaginez vous en train de vous jeter dans le vide et votre parachute ne s'ouvre pas"

Un terme qui paraîtrait presque sympathique s'il ne révélait pas un mal si profond et aux conséquences potentiellement très dangereuses. Ces twisties, ce sont des pertes totales de repères dans l'espace pour l'athlète en plein saut. Aussi bien en trampoline qu'en ski freestyle ou half-pipe, mais donc aussi en gymnastique. Difficile à comprendre depuis la terre, une torture pour celui ou celle qui est dans les airs. Et perceptible pour ceux qui ont connu ce calvaire.

Simone Biles en plein saut à Tokyo
Simone Biles en plein saut à Tokyo © ICON Sport

Une perte de repères visuels comme un étourdissement: impossible de compter les tours ou vrilles, impossible de se caler parfaitement pour sa réception. Comme si le cerveau lâchait en l'air. L'ancienne gymnaste britannique Christina Myers fait cette analogie pour la BBC: "Imaginez vous en train de vous jeter dans le vide et votre parachute ne s'ouvre pas."

"Je l'ai vu se perdre sur les qualifications", confie à RMC Sport Cyril Tommasone, vice-champion du monde du cheval d'arçons en 2011, éliminé lors des qualifications sur cet agrès au Japon. Une vrille et demie au lieu d'une de plus prévue à la base sur le saut pour Simone Biles, déjà en difficulté sur ses réceptions lors des qualifications (avec une sortie totale du tapis sur le sol) ont tout de suite alerté son oeil avisé.

Une déconnexion cerveau-corps soudaine et incompréhensible

Cyril Tommasone connaît bien le sujet: le gymnaste français a souffert du même trouble après sa médaille mondiale il y a dix ans. Un vrai traumatisme qui le hante encore aujourd'hui. "Cela vous bouffe mentalement, après vous avez peur sur l'agrès, vous avez peur de vous faire mal, confie le gymnaste de 34 ans. Quand vous êtes en l'air, vous ne savez plus trop ce que vous faites. Vous allez par exemple partir pour faire une vrille et vous n'allez faire qu'un demi-tour. Vous êtes déconnecté: vous ne voyez plus le sol, vous ne voyez plus le plafond, vous ne voyez plus rien." Un problème qui peut surgir sur tous les agrès gymniques, mais plus encore sur le sol ou le saut de cheval, avec des sauts pleins et de grosses réceptions.

Deux dangers: le premier est immédiat et concerne la réception des sauts ; le deuxième est plus durable avec une peur qui s'installe et qui ne disparaît jamais totalement. Les deux peuvent mener à de très graves blessures.

Pour en revenir au saut de cheval de Simone Biles - qui l'a poussé à renoncer à la suite de la compétition par équipes puis au concours général individuel, le découpage par images de sa sortie en dit long: non seulement la gymnaste américaine n'a fait qu'une vrille et demie au lieu de deux et demie, mais elle est aussi arrivée totalement décalée au sol, en restant bien trop tard à l'horizontale. Imaginez l'impact sur les genoux et les chevilles... voire un atterrissage sur le cou ou la tête.

Ancienne gymnaste de haut niveau, l'Américaine Olivia Dunne a tenu à expliquer le phénomène sur son compte Tik Tok: "Je sais que le mot 'twisties' sonne comme un truc mignon mais cela peut être très dangereux. Quand vous en souffrez, c'est comme si votre cerveau et votre corps étaient déconnectés, comme si le cerveau disait au coeur de faire une chose et le corps en faisait une autre. C'est très dangereux car vous pouvez être perdu dans les airs concernant votre mouvement et atterrir sur la tête ou le cou. J'en ai souffert il y a quelques années et cela m'a pris de longues semaines pour m'en remettre."

Un aspect très psychologique

D'où vient le problème? De la tête ou du corps? Personne ne le sait vraiment et il est difficile de déterminer qui du corps ou de la tête entraîne l'autre dans cette spirale infernale. "Je n'ai vraiment pas compris comment ça m'était arrivé, raconte Cyril Tommasone. J'enchaînais les compétitions, j'étais en pleine forme, je venais de faire vice-champion du monde... d'un coup, je ne sais pas pourquoi, c'est incompréhensible... on dirait que c'est la tête qui lâche." Le Français évoque un lien possible avec le "surmenage": "Peut-être que dans la tête, c'est trop."

Un très gros danger

La Britannique Claudia Fragapane, médaillée de bronze au sol lors des Mondiaux de 2017, raconte à la BBC avoir connu la même chose. Pour elle, la pression sur les épaules de Simone Biles peut expliquer en partie ce blocage: "Elle a tellement de poids sur les épaules... Tout le monde que ses prestations vont être absolument incroyables et parfaites parce qu'elle n'est pas humaine. Mais en fait, elle est humaine."

Le phénomène survient généralement au pire moment, dans le cadre d'une grande compétition par exemple. Comme pour l'Américaine, comme le raconte Tommasone, Fragapane a vécu les twisties de façon très soudaine, lors des qualifications pour les Jeux olympiques de Rio en 2016. En plein milieu de la compétition, la Britannique enchaînait "les hauts et les bas" dans sa tête. "J'ai commencé à être un peu inquiète et j'avais le sentiment qu'il fallait que je donne tout pour mon dernier passage", poursuit-elle. Résultat terrible: une réception sur la tête et le cou, une hospitalisation avec commotion cérébrale... presque un soulagement pour celle qui n'est pas passée loin de la paralysie.

"Cela tourne tout le temps dans votre tête, vous n'arrivez plus à dormir"

Au-delà du risque immédiat, les twisties sont une véritable torture psychologique pour l'athlète. Car celui-ci ne sait ni ce qui a déclenché le problème, ni s'il va se résoudre. "L'explication réelle, je ne l'ai jamais eue, complète Cyril Tommasone. C'est arrivé vraiment soudainement, sur quelque chose d'assez simple et que je faisais sans réfléchir chaque jour. Après, vous entrez dans un engrenage qui fait que vous réfléchissez deux fois plus, que vous pensez à la technique... cela tourne tout le temps dans votre tête, vous n'arrivez plus à dormir la nuit. Cela devient une obsession, un peur qui tétanise. Et plus vous avez peur, plus c'est dangereux. Après, vous vous mettez à douter de partout."

Les solutions pour s'en sortir? Reprendre les bases

Comment sortir de ce cercle infernal? Le chemin peut en tout cas être long. Evidemment, l'aspect mental est prioritaire et Simone Biles a, de ce point de vue, la chance d'avoir un entourage étoffé.

"Dans ces cas-là, on essaye de calmer la tête, résume pour RMC le médaillé de bronze aux JO de Londres Hamilton Sabot. D’ailleurs Simone Biles est bien prise en main par les Etats-Unis avec toute l’équipe médicale et d’accompagnement. A mon sens, il faut retourner au physique, il faut retourner à la base en fait.” Et donc à des mouvements simples. Comme si on devait réapprendre à marcher après une longue période en fauteuil.

"On essaie de repartir de la base, confirme Cyril Tommasone. On ne fait plus les éléments max, on reprend tout. On repart vraiment du salto arrière. Certains s'en sortent rapidement." D'autres moins. Ce processus qui peut prendre du temps... que Simone Biles n'avait évidemment pas à Tokyo. D'où l'idée qu'il sera sans doute difficile pour elle de s'aligner sur un agrès lors de ces JO 2021. "Je dois faire ce qui est bon pour moi et me concentrer sur ma santé mentale et ne pas compromettre ma santé et mon bien-être", confiait la star mardi après l'annonce de son retrait. Le processus pourrait être long. Ne pas le suivre pourrait lui coûter bien plus.

https://twitter.com/apobouchery Apolline Bouchery Journaliste RMC Sport