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F1: Hamilton ou Schumacher, qui est le plus grand?

A 35 ans, Lewis Hamilton a remporté ce dimanche en Turquie le septième titre de champion du monde de F1 de sa carrière, égalant ainsi le record de Michael Schumacher. De quoi relancer un vieux débat: qui, du Britannique ou de l’Allemand, est la plus grande légende de son sport?

LES CHIFFRES ET LES RECORDS: Hamilton a désormais l’avantage

Quoi de plus logique, pour comparer les deux monstres des circuits, que de s’attarder en premier sur leurs statistiques et leurs succès? Dans ce domaine-là, d’un point de vue purement factuel, Lewis Hamilton a pris l’ascendant. Titré pour la première fois à 23 ans sur une McLaren (25 contre Schumacher), Hamilton en est aujourd’hui à 94 victoires en 264 Grands Prix (35,60%), là où Schumacher s’est arrêté à 91 victoires en 307 courses (29,64%).

En termes de pole positions, là-encore la flèche de Stevenage est devant: 97 pour lui (36,88%), contre 68 pour le "Baron rouge" (22,15%). Et c’est pareil pour les podiums, avec 162 pour le Britannique (61,60%) contre 155 pour l’Allemand (50,49%).

"Je l’avais déjà dit avant ce titre, Lewis Hamilton est au-dessus, évidemment, explique Jean-Luc Roy, consultant F1 pour RMC Sport. Lewis n’a pas été protégé durant toute sa carrière, il a dû se battre, à commencer avec ses équipiers comme Nico Rosberg, qui est parvenu à lui chiper un titre en 2016. Si Hamilton avait été privilégie à ce moment-là, il en serait à son huitième titre. (…) C’est le plus grand. Cette année, il a atteint tous les objectifs qu’il visait."

Pour Sebastian Vettel, quadruple champion du monde et compatriote de Schumi, Hamilton a également pris l’ascendant. "Lewis Hamilton est le plus grand pilote de notre époque, a glissé ce dimanche le pilote Ferrari après sa troisième place à Istanbul. Chaque époque a son ou ses pilotes et Lewis est le nôtre. (…) Pour moi, émotionnellement, Michael sera toujours le plus grand, mais il ne fait pas de doute que Lewis est le plus grand en termes de résultats. Il a fait tout ce que vous pouvez lui demander."

Surtout, il n’est visiblement pas près de s’arrêter. S’il n’a pas encore prolongé son contrat avec Mercedes, Hamilton devrait probablement trouver un accord avec le constructeur allemand dans les prochaines semaines, et partir à la conquête d’un huitième sacre. Rappelons que Schumacher a piloté en F1 jusqu’à 43 ans et qu’Hamilton ne soufflera en janvier que sa 36e bougie.

LE TALENT: difficile de les départager

Si Lewis Hamilton et Michael Schumacher ont été adversaires en championnat du monde pendant trois saisons (2010-2012), les deux ne se sont pas livrés suffisamment de passes d’armes à l’époque pour affirmer que l’un était au-dessus de l’autre. En outre, Schumi n’était clairement plus à son meilleur niveau lors de ses dernières saisons avec Mercedes. Pour tenter de les départager sur la question du talent, il faut donc trouver autre chose. Des témoins, déjà.

Equipier de Schumacher puis d’Hamilton avant de prendre sa retraite, Nico Rosberg avait donné son avis début 2019 à un média spécialisé allemand: "Lewis a probablement un talent un peu plus naturel que Michael, estimait-il. Lewis possède l’un des plus grands talents naturels de notre sport, il fait donc la différence. Mais du point de vue du travail, Schumacher était différent d’Hamilton. Lewis fait beaucoup plus confiance à son talent naturel, son instinct, alors Michael était plus complet." Directeur technique de Mercedes, James Allison, qui a lui aussi travaillé avec les deux phénomènes, disait à Der Spiegel début octobre que "sur les voitures actuelles, Lewis serait probablement plus rapide que Michael". En nuançant ensuite ses propos. "Dans la façon dont Lewis exige toujours le meilleur de nous, l’équipe technique, il est très semblable à Michael", poursuivait-il.

Pas évident, non plus, de jauger le talent d’Hamilton et Schumacher par rapport à la concurrence. Si l’Allemand a dû se battre comme un beau diable face à la Williams de Damon Hill pour décrocher son premier titre avec Benetton (1994), puis face aux McLaren-Mercedes de Mika Hakkinen et David Coulthard pour son premier titre avec Ferrari (2000), force est de constater que sa monoplace rouge était beaucoup plus rapide que le reste de la grille les saisons suivantes. Chez Ferrari, Schumi avait en plus un vrai statut de numéro 1, et l’on se souvient de plusieurs moments gênants lorsque Rubens Barrichello le laissait passer, voire lui offrait la victoire.

Pour Hamilton, c’est un peu différent: le Britannique a dû batailler avec son équipier Fernando Alonso – qui ne lui a jamais fait de cadeau – en début de carrière, puis avec Nico Rosberg – qui lui a donc chipé le titre en 2016 – puis encore avec Valtteri Bottas. Duels directs qu’il a gagnés douze fois en quatorze saisons. Comme Schumacher, il a en tout cas bénéficié d’une voiture au-dessus du lot ces dernières années, Mercedes en étant à son septième titre constructeur de suite. Même si, pour lui, cela ne fait pas tout. "Je veux plus de week-ends compliqués, plus d'opportunités de montrer ce dont je suis capable, a réclamé Hamilton en Turquie. Je pense que je mérite ce respect. Je l'ai de la part de mes pairs qui savent qu'une journée comme aujourd'hui est très dure et que ce résultat n'a rien à voir avec la voiture. Après tout, il y a un autre grand pilote à côté de moi avec la même voiture qui n'a pas obtenu le même résultat."

LA REPUTATION: les deux ont des millions d’admirateurs… et des détracteurs

Véritable idole en Allemagne, où il a été élu en 2011 meilleur sportif de l’histoire du pays (devant Franz Beckenbauer), et en Italie, où les tifosi de Ferrari n’ont pas oublié qu’il a apporté en 2000 à la marque au cheval cabré son premier titre depuis 21 ans, Michael Schumacher jouit aujourd’hui – bien malgré lui – d’une image presque "christique". Depuis le terrible accident de ski du pilote en 2013, ses fans se jettent sur la moindre nouvelle évoquant une évolution de son état de santé et attendent un miracle. Bref, personne aujourd’hui n’osera s’attaquer à son mythe.

Pourtant, "Der Regenmeister" ("Le Maître de la pluie") a eu droit à de régulières critiques et controverses durant sa carrière. Pas pour son attitude en dehors, puisque l’homme était plutôt connu pour sa vie rangée en Suisse et ses sorties à cheval avec son épouse Corinna, mais pour son comportement au volant, sur les circuits.

Compétiteur jusqu’à l’os, Schumacher n’a pas toujours été un modèle de propreté ou de fair-play. En 1994, lors du dernier Grand Prix de la saison, il avait ainsi provoqué un accrochage avec Damon Hill (un point derrière lui au général), débouchant sur un double abandon mais surtout sur son premier sacre mondial. En 1997, il avait tenté de faire à peu près le même coup à Jacques Villeneuve, et avait cette fois été disqualifié au classement général annuel. Sans parler de l’épisode Monaco 2006, lorsqu’il s’était arrêté en plein circuit pour empêcher Fernando Alonso de lui prendre la pole position… Les suiveurs de l’époque, et les supporters des autres pilotes, n’ont pas tous oublié.

Pour Hamilton, c’est un peu l’inverse. Rarement pris dans des accrochages depuis le début de sa carrière, l’ancien protégé de Ron Dennis se voit surtout reprocher, en plus de son archi-domination (qui sera saluée dans dix ans) son personnage en dehors des paddocks, son mode de vie au quotidien. Hamilton, c’est 20 millions de suiveurs sur Instagram, mais c’est aussi de nombreux et réguliers articles à charge dans la presse britannique, qui a longtemps semblé lui préférer Jenson Button. Parce qu’il est couvert de bijoux et de tatouages, qu’il est ami avec de très nombreuses célébrités, et qu’il multipliait il y a quelques années encore les trajets dans son jet privé rouge, le Britannique a pu être catalogué comme un garçon bling-bling, superficiel. "Ses goûts ne correspondent peut-être pas toujours parfaitement à ceux de la communauté traditionnelle des courses automobiles", surtout en Grande-Bretagne, résumait dès 2014 le quotidien The Telegraph.

Mais la donne est peut-être en train de changer. Ces derniers mois, les prises de position (et de parole) de l’Anglais sur la question du racisme ont été remarquées, et le plus souvent saluées. En milieu de semaine, son compatriote Lando Norris (McLaren) a d’ailleurs proposé, très sérieusement, de nommer le septuple champion du monde "Sir", chevalier. "Il ouvre la voie à de nombreux égards, en piste et en dehors, a souligné Norris. Beaucoup d'athlètes qui ont fait la même chose dans d'autres sports ont reçu ce titre. Alors pourquoi pas lui?"

dossier :

Lewis Hamilton

Clément Chaillou (avec AFP)