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Coupe du monde 2022: pourquoi le match Serbie-Suisse est lui aussi très politique, et potentiellement brûlant

Pour la dernière journée de la phase de groupes du Mondial 2022, la Serbie et la Suisse se retrouvent ce vendredi (20h). Leur dernière confrontation, à la Coupe du monde 2018, avait été marquée par les célébrations nationalistes des internationaux helvètes Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri en faveur du Kosovo.

Au Mondial 2018, leur toute première confrontation avait viré à l'incident diplomatique. La Suisse et la Serbie se retrouvent ce vendredi soir (20h) au Qatar pour la toute dernière journée de la phase de groupes de la Coupe du monde 2022. Le match rêvet un sérieux intérêt sportif, avec en jeu le deuxième billet qualificatif pour les huitièmes de finale dans la poule G. Mais compte tenu des événéments survenus le 22 juin 2018 à Kaliningrad, le match sera scruté sur le plan politique à Berne, Belgrade... mais aussi Pristina, la capitale du Kosovo.

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Sur la pelouse de l'Arena Baltika, le surnom donné au Kaliningrad Stadium, la Suisse s'était imposée 2-1. Les deux buts de la Nati avaient été inscrits par Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri. Pour célébrer, les deux joueurs, tous deux d'origine kosovare, avaient mimé l'aigle bicéphale albanais avec leurs mains. Un geste hautement symbolique. L'aigle à deux têtes apparaît sur le drapeau de l'Albanie. Et à cet égard, il est utilisé comme une marque de soutien à la Grande Albanie et finalement au Kosovo, dont le peuple est d'origine albanaise en très grande majorité.

Mais plus de vingt ans après la guerre (1998-1999) entre forces de Belgrade et indépendantistes kosovars albanais qui a fait plus de 13.000 morts, le Kosovo n'est toujours pas reconnu par la Serbie. Le geste des footballeurs avait mis en émoi le paysage politique suisse et provoqué de l'agitation dans les rues habituellement calmes de la confédération helvète.

Les joueurs serbes ont relancé la controverse

Les relations entre les deux pays restent excécrables et les passions nationalistes demeurent. Récemment, l'antagonisme a de nouveau éclaboussé la Suisse, où la communauté albanaise est la quatrième la plus représentée, mais cette fois en-dehors du football: le pays a dû placer l'un de ses anciens procureurs, Dick Marty, sous protection policière en raison d'une suspicion de tentative d'assassinat des services secrets serbes dans le but de rejeter la faute sur le Kosovo (Dick Marty a enquêté sur un trafic d'organes humains durant la guerre).

Que cette tension soit encore existante, les footballeurs serbes l'ont eux aussi démontré dès les premiers jours de ce Mondial 2022. Les "Orlovi" sont sous le coup d'une procédure disciplinaire de la FIFA pour avoir exhibé un drapeau rattachant le Kosovo en Serbie, lors de leur match d'entrée en lice contre le Brésil (défaite 2-0). La bannière en question, qui se trouvait dans le vestiaire des joueurs, montrait le Kosovo frappé des couleurs de la Serbie et de l'inscription suivante: "Il n'y aura pas de reddition".

Diffusée à travers une photographie, cette revendication a entraîné une protestation officielle vendredi du Kosovo. Son ministre des Sports Hajrullah Ceku a dénoncé des "images honteuses" relayant des messages "haineux, xénophobes et génocidaires". Il a formellement demandé à la FIFA, dont le pays est membre depuis 2016, de prendre des "actions concrètes".

Xhaka et Shaqiri ont promis de préserver leur "énergie"

Une semaine après cette controverse, les regards se portent forcément sur Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri. Leurs familles avaient quitté le Kosovo dans les années 1990. Le premier cité avait d'ailleurs raconté que son père avait dû fuir l'ex-Yougoslavie après avoir été emprisonné et battu pour avoir manifesté contre le pouvoir communiste.

Les deux joueurs, qui avaient été réprimandés par leur fédération (8.660 euros d'amende), ont assuré malgré le ressentiment qu'ils ne referaient pas leur célébration nationaliste. "En 2018, on y a laissé beaucoup, beaucoup, beaucoup d'énergie", s'est souvenu Granit Xhaka en zone mixte après Brésil-Suisse (1-0). "Maintenant nous sommes assez professionnels, espérons-le, pour nous concentrer totalement sur le football", a-t-il ajouté, alors que la fédération helèvte a clairement réclamé qu'il n'y ait "ni parole, ni geste, ni comportement qui provoque d'autres sensibilités".

"Si j'étais sur le terrain, je ne pourrais pas garantir que je resterais calme"

S'ils décident de se tenir à carreau sur le terrain, il ne faudra pas non plus espérer d'eux un quelconque commentaire après le match. La fédération suisse a d'ores et déjà fait savoir que les deux joueurs ne traverseraient pas la zone mixte, évitant ainsi toute tentation de répondre aux interpellations des journalistes.

Du côté des Serbes, faut-il s'attendre à un désir de revanche exacerbé après ce qui avait été perçu comme une humiliation en Russie ? "L'aigle bicéphale était une honte, aucun Serbe ne l'a oublié", a commenté l'ancien international serbe Zdravko Kuzmanovic dans une interview à Blick. Même s'il pense que "les gars ont certainement appris de leurs erreurs", il juge envisageable qu'une nouvelle provocation ait lieu: "Si j'étais sur le terrain, je ne pourrais pas garantir que je resterais calme. Aucun joueur ne peut te donner cette garantie, même si tous les scénarios ont été discutés mille fois en amont".

Julien Absalon avec TM