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Premier League: Manchester United et le dilemme du style Mourinho

Gagner avant tout, peu importe le style: José Mourinho n’a que faire des débats esthétiques. Mais son approche est questionnée quand elle débouche sur une saison vierge de titre, comme la saison passée. Les Red Devils peuvent-ils franchir un palier dans le jeu cette saison?

En septembre dernier, José Mourinho dévoilait ce qu’il croyait être la recette du succès en Angleterre.

"Chelsea, le champion en titre, n'a pas joué un football offensif mais un football de contre. C'est la manière de gagner la Premier League."

Le sacre surprise de Leicester, un an plus tôt, renforçait à ses yeux cette sentence. Généralement peu friand de catégorisations caricaturales, le technicien portugais s’arrangeait cette fois de la complexité du jeu pour écrire l’histoire dans un sens qu’il l’arrangeait, comme s’il cherchait indirectement à légitimer son approche peu conquérante face aux autres équipes du Big 6.

Car c’est bien dans ces confrontations au sommet que l’on peut juger les intentions de jeu des ogres anglais, auxquels les petits abandonnent généralement systématiquement le ballon dans les vingt-huit rencontres restantes. La démonstration bancale de Mourinho a, quoi qu’il en soit, été balayée par la consécration record de Manchester City la saison dernière. Une équipe qui, si elle sait aussi briller sur attaques rapides, fait de la possession du ballon un pilier central de son jeu, offensif comme défensif.

La dichotomie philosophique entre José Mourinho et Pep Guardiola peut difficilement être plus tranchée. Des morceaux choisis de leurs aphorismes respectifs peuvent être arrangés comme un dialogue de sourds (on vous laisse deviner qui est qui) :
- "Celui qui a le ballon a peur. Celui qui ne l’a pas est de ce fait plus fort."
- "Quand j’ai le ballon, j’ai la possibilité de marquer un but. Et quand l’adversaire a le ballon, il a la possibilité de marquer un but. C’est pourquoi je veux avoir le ballon autant que possible."
- "On peut être en contrôle quand on n'a pas le ballon et en difficulté quand on a le ballon."
- "Le ballon, c’est ce qui unit le plus. Sur et en dehors du terrain. Le ballon."
- "Ils peuvent garder le ballon. On va en finale."

Mourinho, la légitimation par les titres

José Mourinho n’a que faire des préoccupations esthétiques. Ce qui lui importe, ce sont les trophées. Ses triomphes, immortalisés par les photos qui ornent les murs de son bureau. Lors de son deuxième passage à Chelsea (2013-décembre 2015), un tableau sous verre regroupait trois unes de journaux italiens, chacune célébrant un trophée différent remporté avec l’Inter lors de la saison du triplé, en 2009-10.

"Les titres, les victoires, sont le meilleur moyen d’éduquer un groupe de joueurs, d’éduquer un club, de changer les mentalités", affirmait-il dans France Football en mars 2017.

Le succès repousse aussi, temporairement, le débat sur la qualité du spectacle proposé sur le terrain même si, dans un club comme Manchester United, ces préoccupations ne sont jamais bien loin. Gagner ne suffit pas, la manière compte presque autant, quand bien même la notion de "beau jeu" est résolument subjective. Mourinho, d’ailleurs, se défend d’être un entraîneur défensif, comme Helenio Herrera, chantre du "catenaccio" dont il partage le goût pour les déclarations tapageuses, un demi-siècle plus tôt.

Cela ne l’empêche pas, dans les gros matches, de faire défendre ses ailiers au niveau de ses latéraux dans un bloc bas dans son camp, comme l’Inter d’Il Mago s’agglutinait devant sa surface dans tous les chocs européens qui l’ont conduit à ses deux sacres continentaux, en 1964 et 1965.

Alors quand, comme la saison dernière, les Red Devils ne remportent aucun titre, malgré une deuxième place et une finale de FA Cup, l’approche Mourinho perd sa seule justification assumée. D’autant plus quand, à quelques kilomètres de là, Manchester City est érigé en référence européenne de la qualité de jeu. Au-delà du sportif, c’est un enjeu financier et d’image, à l’heure où les plus grands clubs européens se disputent les faveurs de publics et de sponsors internationaux.

En 2016-17 (derniers chiffres rendus publics), la première saison de l’ère Guardiola, Manchester City a accru de 23% ses revenus issus d’activités commerciales (de 178 à 218 millions de livres) par rapport à 2015-16, contre… 3% pour Manchester United (de 268 à 276 millions de livres). Le jeu proposé sur le terrain n’est évidemment pas le seul facteur, mais il s’inscrit dans une opération de séduction globale, comme le déploiement de clubs satellites (New York City FC, Melbourne City FC, Yokohama F. Marinos…) sur tous les continents pour promouvoir la marque "City". Si la question stylistique exaspère Mourinho, elle préoccupe certainement ses dirigeants, alors que la comparaison est également négative par rapport à Liverpool et Tottenham, en attendant l’alléchant Chelsea version Maurizio Sarri.

La méthode de la "découverte guidée"

Faut-il, dès lors, s’attendre à un Manchester United version 2018-19 plus soyeux, plus ambitieux dans les grands matchs, libéré et fluide offensivement – de manière plus régulière, au moins ? Si tel devait être le cas, ce ne serait pas lié à un changement méthodologique, en dépit du départ du précieux adjoint Rui Faria. La recette Mourinho est celle de la "découverte guidée", issue de la périodisation tactique théorisée par le professeur Vitor Frade, mentor de la génération d’entraîneurs portugais qui s’est exportée avec succès dans toute l’Europe.

"Ses séances d’entraînement étaient extraordinaires, et j’étais même content de me lever, parce que même si je ne savais pas si j’allais jouer ou non, je savais que l’entraînement allait être bien", se souvenait Patrick Vieira, dirigé par le Portugais à l’Inter, dans L’Équipe en mars dernier. L’échange est permanent.

Mourinho soumet des problèmes à ses joueurs, leur donne des clés de compréhension, charge à eux de s’approprier les solutions, en concertation. Cela se ressent notamment offensivement, secteur dans lequel il leur laisse une grande liberté d’interprétation. D’où, parfois, un sentiment d’improvisation, des lignes directrices floues sur le plan de l’animation des attaques.

Dans ce contexte de cadre tactique mouvant, les individualités sont déterminantes. Elles doivent être tournées vers le collectif pour qu’une fluidité se mette en place dans les combinaisons et les associations. Depuis l’arrivée d’Alexis Sanchez en provenance d’Arsenal, en janvier dernier, les Mancuniens ont peiné à trouver cette harmonie et cette unité de pensée.

José Mourinho a souligné l’importance d’une pré-saison complète pour concrétiser l’intégration du Chilien, tout en déplorant devoir composer avec le retard ses onze mondialistes, dont Romelu Lukaku et Paul Pogba, joueurs clés du secteur offensif. S’ils se sont beaucoup cherché sur le terrain, Pogba et Sanchez n’ont pas encore trouvé leur équilibre dans le jeu, eux qui occupent généralement les mêmes zones et aiment recevoir le ballon dans les pieds.

La brillante Coupe du monde du Français peut-elle faire office de déclic ? Plutôt que de s’en réjouir pleinement, son entraîneur a encore pris le contre-pied.

"C'est à lui maintenant de comprendre pourquoi il a été aussi bon", a-t-il lancé sur la BBC, avançant son interprétation personnelle, riche en sous-entendus, une semaine plus tard sur ESPN : "Je pense que la Coupe du monde est l’environnement parfait pour qu’un joueur comme lui donne son meilleur. Pourquoi ? Parce qu’il vit en vase clos pendant un mois, il ne peut penser qu’au football." Une autre confirmation, s’il en fallait, que José reste Mourinho. Pour le meilleur et pour le pire.

Julien Momont