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Natation - Jacco Verhaeren : "Des tas de choses positives en France"

Cinq mois après les Jeux olympiques de Tokyo où les nageurs français n’ont décroché qu’une seule médaille, en argent pour Florent Manaudou, l’équipe de France de natation dispute du 2 au 7 novembre les championnats d’Europe en petit bassin à Kazan (Russie). Ce sera la première compétition internationale pour le nouveau patron des équipes de France, le néerlandais Jacco Verhaeren. A 52 ans, l’ancien entraîneur de la légende Pieter van den Hoogenband (double champion olympique du 100m en 2000 et 2004) a la lourde tâche de tenter de reconstruire une natation française en retrait à seulement trois ans des JO de Paris 2024.

La natation française replonge dans une compétition internationale à partir de ce mardi aux championnats d’Europe petit bassin à Kazan, en Russie. Sans Florent Manaudou cette fois et avec une délégation restreinte de 11 nageurs. Avec dans ses rangs des anciens comme Jordan Pothain, et peut être des futurs espoirs de médailles à Paris en 2024 comme Analia Pigrée ou Justine Delmas. Avec Jaco Verhaeren à sa tête, lui l’ancien entraîneur de la légende Pieter van den Hoogenband. Le Néerlandais a la lourde tâche de tenter de reconstruire une natation française en retrait à seulement trois ans des JO de Paris 2024.

Une révolution pour la natation française qui n’avait jamais eu de technicien étranger à sa tête, impulsée par l’Agence Nationale du Sport qui a mis plusieurs fédérations sous 'surveillance', dont la FFN. Jacco Verhaeren a pris ses fonctions à l’issue des JO de Tokyo après sept années passées en Australie où il a redressé une natation là aussi en souffrance. Il n’aura cette fois que moins de trois ans pour tenter faire réussir ses Jeux à domicile à la natation française. Depuis sa prise de fonction, Verhaeren qui prend des cours de français mais ne parle pas encore la langue, a fait le tour de France des structures d’entraînement où se trouvent les nageurs internationaux. Pour rencontrer les entraîneurs, évaluer les besoins.

Que retenez-vous de vos échanges avec les entraîneurs français ?

Les trois dernières semaines, je me suis rendu dans différentes structures d’entraînement avec Denis Auguin. C’était important pour moi de voir où les nageurs du collectif national s’entraînaient. Je pense qu’il y a dans le pays des structures magnifiques, l’INSEP en fait partie. C’est un très bon début. J’ai également interrogé les entraîneurs sur la planification qu’ils souhaitent mettre en place, en termes techniques comment ils souhaitent préparer leurs athlètes pour les différentes échéances internationales. En suite leur demander ce dont ils ont besoin pour réussir. De quel type d’aide vous avez besoin pour votre structure d’entraînement, comment on peut vous soutenir.

Quels ont été vos premières impressions ?

Elles ont été très bonnes. Les entraîneurs souhaitent collaborer. Ils sont passionnés, et ce n’est d’ailleurs pas une surprise pour moi. Mais ce ne doit pas être pris comme quelque chose d’acquis c’est très important.

Pensez-vous qu’il sera facile d’emmener tout le monde dans la même direction ?

Facile, ce n’est pas le mot que je choisirai. Et de toute façon, nous ne cherchons pas la facilité, mais plutôt sur le meilleur chemin pour arriver au succès. Il y a des intérêts individuels et les intérêts de l’équipe de France. C’est ce que nous devons réussir à combiner. Ce ne sera pas forcément évident parce que chaque entraîneur a ses propres idées, mais c’est ce partage d’opinions qui nous rend plus forts.

Justement, ces dernières années on a senti qu’il n’était pas toujours évident pour tous les entraineurs de collaborer de cette manière. Est-ce une spécificité française ?

Je pense qu’il y a toujours une part de tension entre les fédérations d’une part et les entraineurs et les athlètes d’autre part. Je pense que ce soit forcément une mauvaise chose. Et dans tous les pays où j’ai travaillé, que ce soit en Australie, en Allemagne, et pendant longtemps aux Pays Bas, il y toujours ce type de discussions. Donc pour répondre à votre question : non, ce n’est pas une spécificité française. C’est comme ça dans le monde entier et cela provient de bonnes chose, de la passion que tous ces acteurs ont pour ce sport et leur volonté d’obtenir les meilleurs résultats.

Quel bilan faites-vous des Jeux olympiques de Tokyo pour la natation tricolore ?

Je pense que les résultats sont ceux qui étaient attendus. Peut-être que certaines personnes attendaient un peu mieux en terme de médailles. Mais je ne suis pas le type de personne qui regarde tous les jours le nombre de médailles. Je reste concentré sur la manière dont on pourrait progresser et conduire le maximum d’athlètes vers le très haut niveau. Les médailles ne sont ensuite que le résultat de tout ce travail. Donc peut-importe ce qu’il s’est passé à Tokyo ou avant, je pense que nous devons regarder devant et les opportunités que nous allons avoir maintenant. Tokyo était simplement un point de départ. Mon avantage est que je ne suis pas imprégné de l’histoire et de la culture du pays. Parfois c’est un désavantage parce qu’on ne sait pas toujours comment fonctionne les gens, mais je pense que je peux y arriver. C’est aussi peut-être un avantage parce que si vous voulez progresser il faut accepter de changer certaines choses et c’est plus facile pour quelqu’un qui vient de l’extérieur. C’est parfois plus facile que pour quelqu’un qui est présent à l’intérieur depuis 10 ou 15 ans.

C’est plus facile de faire accepter cela aux entraîneurs lorsqu’on vient de l’étranger ?

Pour moi, la clé est de travailler d’abord avec les entraîneurs. Puis avec les entraîneurs et leur staff et bien sûr avec les athlètes et tous les gens autour. Je ne veux pas imposer ce que je veux Je veux vraiment faciliter la discussion entre toutes les parties pour que nous construisions le plan tous ensemble. A la fin, ce sont leurs Jeux olympiques, leurs rêves. Nous devons travailler ensemble pour tenter de réaliser toutes ces choses. Je ne penserai jamais que je suis le boss ou que quelqu’un d’autre l’est. Nous devons travailler tous ensemble.

Il ne reste que trois ans avant les Jeux de Paris... Pensez-vous que cela est suffisant pour reconstruire cette natation française ?

Il faut bien commencer à un moment donné. Avec la perspective de Paris 2024, je dirais qu’en fait c’est moins de trois qu’il reste, et ce sera très court pour reconstruire totalement tout ce que les gens attendent. Mais je pense que le premier objectif est d’optimiser au maximum les compétences dont nous disposons. C’est la priorité numéro un. Et en même temps, nous travaillons aussi sur le futur. Paris 2024 sera très important pour le monde entier mais particulièrement pour les nageurs français, mais nous devons aussi regarder plus loin et voir ce que nous pouvons mettre en place avec les jeunes athlètes, au niveau de la formation des entraîneurs. Et tout cela bien sur prendra plus de trois ans.

Est-ce qu’il faut aussi changer les mentalités, que les nageurs puissent arriver en compétition en pensant qu’ils sont capables de gagner, comme cela était le cas auparavant ?

Il est important d’être réaliste quant aux objectifs, mais en même temps il faut avoir un état d’esprit positif. Et il y a un tas de choses positives en France. Les nageurs français disposent de magnifiques structures d’entraînement, d’une histoire incroyable avec la natation mondiale, de grands entraîneurs avec des anciens expérimentés et des jeunes qui arrivent. C’est un grand pays qui doit forcément compter beaucoup de talents. J’espère que nous allumerons la flamme ensemble et prendre à bras le corps tous ces chalenges.

Avez-vous déjà identifié des nouveaux talents pour les Jeux olympiques de Paris 2024, des éventuelles surprises ? Ou est-ce qu’il faut se concentrer à maximiser les talents déjà présents ?

Oui le focus est mis sur la façon de maximiser les performances des nageurs déjà présents, mais aussi regarder au-delà, donc regarder les jeunes. Peut-être que certains jeunes vont émerger rapidement et être prêts pour Paris. Il est encore tôt pour moi pour vous dire exactement quels seraient les potentiels médaillables à Paris. J’essaie de rester assez loin des objectifs chiffrés de médailles, mais aussi des nageurs qui pourraient décrocher une médaille. Parce que le focus ne doit pas être sur ça, mais sur le fait de travailler ensemble avec les entraîneurs pour créer des bonnes programmations, pour optimiser le potentiel de nos nageurs et en tirer le meilleur. Le reste en découlera.

Depuis 2012, Florent Manaudou est la tête d’affiche de la natation française. A Tokyo les espoirs de médaille se sont beaucoup reposés sur ses larges épaules… Il envisage de continuer jusqu’en 2024, avez-vous déjà discuté avec Florent Manaudou ?

J’ai été en contact avec lui mais uniquement par messages. Je pense qu’on pourra rapidement se parler directement car il va nager l’ISL à Eindhoven, chez moi. Mais déjà dans les premiers contacts que nous avons eu, Florent est un grand nageur mais aussi une belle personne. Je l’ai compris assez rapidement en discutant avec les gens qui l’ont côtoyé en équipe de France à Tokyo où il a joué un rôle essentiel. C’est un leader naturel pour cette équipe et un magnifique exemple de ce qu’est le sport de haut niveau. Je ne dirais pas que l’avenir de la natation tricolore repose uniquement sur ses épaules, parce que les responsabilités doivent être partagées. Mais j’espère vraiment qu’il continuera jusqu’aux JO de Paris. Ce serait déjà génial pour lui. Et toute l’aide qu’il pourrait nous apporter sera très appréciée bien sûr.

Les deux premières compétitions internationales post JO de Tokyo arrivent cet hiver avec des Euro et Mondiaux en petit bassin. Quels seront les objectifs ?

Jusqu’en décembre, je suis en apprentissage. J’essaie d’apprendre la langue déjà, et je souhaite comprendre quelle est la situation en ce moment en France. Ça passe par des discussions avec la fédération, les entraîneurs, les nageurs. Pour moi, les championnats d’Europe de Kazan seront une super opportunité pour voir toutes ces personnes-là en action dans une configuration de compétition. Je pense que ces deux compétitions avec les mondiaux en petit bassin à Abu Dhabi arrivent très tôt après les JO et il est certain que nous ne verrons pas tous nos meilleurs nageurs sur ces échéances. Mais ce n’est pas un problème. Je verrai au moins comment l’équipe fonctionne et s’il est nécessaire d’apporter des changements. Je suis conscient que les JO sont dans trois ans, mais avant cela il faut gravir une marche après l’autre. Nous ne pouvons pas encore courir pour l’instant. Ce sera le cas en 2023 et 2024. Cette année, nous marchons tranquillement pour identifier tous les points importants à travailler. Et j’ai la chance d’avoir de nombreuses compétitions pour le faire, entre celles qui devaient avoir lieu et celles qui ont été reportées en raison du Covid.

Comment allez-vous suivre la progression d’un nageur comme Léon Marchand qui s’entraîne depuis la rentrée aux États-Unis avec Bob Bowman ?

Je pense que Léon a choisi le bon coach. C’est un entraîneur qui connait très bien les épreuves de papillon et de quatre nages. C’est un des meilleurs entraîneurs du monde. Ils vont devoir relever le chalenge que cela fonctionne, trouver la meilleure manière pour collaborer ensemble, mais je suis certain qu’ils vont y arriver. J’ai prévu de discuter avec Bob pour savoir ce qu’il a prévu avec Léon. Je compte aussi rencontrer Léon sur les compétitions avec l’équipe de France.

Quelle est la chose qui vous a le plus surpris dans la natation française ?

Je ne sais pas si quelque chose m’a particulièrement étonné. Je vais encore évoquer les infrastructures. Je pense que j’avais sous-estimé à quel point elles étaient bonnes. J’ai été à Antibes, Nice, Marseille, Martigues et cela me fait penser à la Gold Coast en Australie. Elles sont vraiment fantastiques. Mais je n’ai pas eu de surprise à me dire : ça c’est un problème trop important pour être résolu. C’est un très bon signe. Je suis sûr qu’il y aura un tas de chalenges sur le chemin, je suis sûr qu’il y aura des discussions. Mais c’est la haute performance. La haute performance ne peut pas être là sans tensions et opinions différentes. Parfois il peut y avoir des conflits, mais tant qu’on le gère de façon respectueuse ce sera bon.

Avez-vous déjà une idée des critères de qualification que vous souhaitez mettre en place sur le chemin de Paris ?

J’ai quelques idées sur la manière dont cela pourrait se passer. Mais ici le conditionnel est important. Pour notre première année, nous avons opté pour les standards FINA A, qui ne sont pas très élevés. Si vous aspirer à des succès internationaux, ces standards-là ne seront jamais suffisant pour décrocher une médaille internationale. C’est le message. Pour moi ce n’est pas tellement la question des critères qui est importante mais plutôt le rêve des nageurs à aller plus haut que ça. C’est seulement une porte d’entrée dans l’équipe nationale. Nous avons aussi décidé d’organiser les championnats de France qualificatifs pour les Mondiaux de Fukuoka cinq semaines avant l’échéance, parce que je pense que c’est une très bonne stratégie. Mais ce sont des choses que nous devons essayer. Pour la suite, il reste encore quelques incertitudes sur les calendriers de 2023. Donc selon ce qu’il se passera sur le calendrier nous verrons si nous restons sur cette stratégie ou si il faut ajuster les choses. Cette année nous devons tester des choses pour essayer de trouver le meilleur programme pour nos nageurs. Il y a un plan mais il n’est pas encore figé.

Les standards A ne seront donc pas suffisants...

Ils pourraient l’être pour se qualifier. Je dis bien « pourraient » l’être. Mais ils ne le seront en tout cas jamais pour gagner.

Ces dernières années, les critères ont déjà beaucoup évolué…

Parfois, les gens compliquent les choses. Les intentions sont bonnes parce qu’ils construisent toujours une stratégie avec le but de remporter davantage de médailles. Mais avis personnel c’est que ce n’est pas la question des critères de sélections qui est importante, mais de quelle manière les nageurs se projettent au-delà de ces critères. Avec les anciens athlètes que j’ai pu entraîner comme Pieter Van den Hoogenband ou Ranomi Kromowidjojo, nous n’avons jamais parlé des critères de qualification. Et je suis à peu près certain que Alain Bernard, Yannick Agnel, Camille Muffat ou Florent Manaudou ne regardaient pas ces temps de qualification. Ils se qualifient mais leur rêve est plus grand que ça. Peu importe les critères, ce qui est le plus important c’est oser rêver grand, trouver le bon processus et suivre cette voie.

Julien Richard