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Top 14: Pourquoi le Stade Toulousain est tombé si bas

Stade Toulousain

Stade Toulousain - AFP

DOSSIER : Le Stade Toulousain va terminer la saison à une incroyable 12e place. Samedi, la raclée subie à Castres (52-7) a été la quinzième défaite de la saison. Deux ans après la passation de pouvoir entre Guy Novès et Ugo Mola, le club, exsangue à tous niveaux, repart sportivement de zéro. Gouvernance à trouver, sportif à rebâtir, qui est responsable d’une telle situation? Ils sont nombreux… Enquête.

Quelle image restera de cette saison 2016-2017 au Stade Toulousain? Celle, digne, d’un Thierry Dusautoir annonçant ému aux larmes la fin de son immense carrière? Ou celle d’un groupe sans solution, en lambeaux, écrasé à Castres, battu quinze fois en une saison (en attendant le dernier match face à Bayonne) et sa 12e place? Il est presque indécent et désolant de confronter les deux et pourtant, c’est tout un club prestigieux qui affiche sa peine et a presque perdu deux ans, tant la transition post-Novès a durée. L’état des lieux est douloureux, mais il n’exonère pas les protagonistes d’une autocritique sévère, tant l’image est écornée. A qui la faute? La chaîne des responsabilités est grande. Eléments de réponse.

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Un président en souffrance

Et si René Bouscatel était parti en même temps que Guy Novès? Contractuellement impossible (son mandat court jusqu’en juin 2017), ce départ lui aurait évité une fin de règne cauchemardesque, où il a goûté d’une certaine manière à l’humiliation. Celle de voir son équipe, habituée à tutoyer les sommets, sombrer maintes et maintes fois (on y reviendra). Mais n’est-il pas le premier responsable de ce naufrage? "Là-haut, il ne montre pas l’exemple. C’est le responsable numéro un" lâche un cadre du vestiaire. L’incertitude concernant l’avenir de la tête du club s’est ressentie jusqu’aux terrains d’entraînement. Une ambiguïté qui est venue s’ajouter au sentiment de flou que ressentaient les joueurs. Ces dernières années, même les plus emblématiques ont souvent été dans l’attente concernant leur avenir: les Bouilhou, Jauzion, Skrela, Millo-Chluski et Clerc, pour ne citer qu’eux, ont été baladés sans franchise. Conséquence peu visible, le traitement réservé à ces éléments de poids a contribué à ce que la confiance entre le vestiaire et le président s’étiole au fur et à mesure du temps.

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Et ces coups de gueules réguliers ont été des coups d’épée dans l’eau. Le paroxysme a été atteint lors du quart de finale au Munster. Ce jour-là, quelques témoins médusés ont vu le président du Stade Toulousain débarquer en tribunes à quelques minutes du coup d’envoi et se mettre des claques sur le visage, avant de mettre sa tête dans ses mains, puis de recommencer. Une motivation d’avant-match dans la tribune présidentielle de Thomond Park… Et sa "gueulante" aperçue à la télévision (sans le son) à l’issue du match dans les vestiaires où il expliquait que "lui aurait mouillé le maillot" à des joueurs hagards, qui venaient d’encaisser un 41 à 16, n’a eu aucune portée. Bien au contraire. René Bouscatel semble presque orphelin de Guy Novès, qui, si lui aussi porte quelques responsabilités dans ce bilan (on y reviendra aussi) dictait principalement les choses. Un flottement s’est installé à la tête du Stade Toulousain. Et à 71 ans, son président a fait l’année de trop.

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Une direction sportive qui tâtonne

Un fait a marqué cette saison la fonction du directeur du rugby, Fabien Pelous: la gestion du cas Yacouba Camara. Une semaine avant de se blesser gravement au genou (rupture des ligaments croisés) face au Racing, en avril dernier la saison passée, les deux parties étaient proches d’un accord. Le jeune et talentueux 3e ligne aile international devait signer sa prolongation de contrat pour les années à venir. Tout était prêt. Mais finalement, au moment où Camara est revenu vers Pelous, le directeur du rugby a choisi de temporiser. « On va voir, ce n’est pas d’actualité » aurait-il dit au joueur. Lequel, sollicité quelques semaines plus tard pour rejoindre Montpellier qui lui faisait un pont d’or, n’a pas hésité longtemps. Etait-ce la décision de Pelous? Venait-elle de plus haut? En tous cas, le Stade Toulousain a eu beau jeu de dénoncer les salaires pratiqués par le MHR, « des propositions hors-marché » selon Bouscatel, il avait toutes les cartes en main pour retenir un néo-international de bientôt 23 ans (en juin) au (très) fort potentiel. Qui comme Christopher Tolofua (Saracens) et Louis Picamoles (Northampton) un an plus tôt, symbolise la fuite des talents toulousains.

Dans le vestiaire, on reproche à Pelous de parfois louvoyer. Et de ne pas être sur la même ligne que le manager Ugo Mola, ou tout du moins de ses promesses. Là encore, ce dernier a géré en tête-à-tête le devenir de certains joueurs sans que ses dires ne soient suivis d’effets. L’exemple de Vincent Clerc a été le plus médiatisé, mais d’autres ont attendu en vain le contrat que Mola voulait leur donner. Ce qui a valu le surnom de "Supermenteur" à Pelous dans le vestiaire, preuve du manque de confiance entre les joueurs et l’ancien capitaine du Stade Toulousain. Pelous, qui a lui-même par deux fois signé pour une durée d’un an, a dernièrement conforté dans les colonnes du Parisien le manager Ugo Mola pour la saison prochaine. Mais comment, dans un club où le prochain président n’est pas connu, le directeur du rugby, qui est lui-même en fin de contrat, peut-il affirmer une telle chose? Image de l’approximation générale, ou des arrangements en coulisses.

Un manager trop permissif

Une chose est sûre, Ugo Mola n’allait pas faire du Guy Novès. "Adoubé" par l’actuel sélectionneur, il ne pouvait pas se glisser dans l’habit du chef historique du Stade Toulousain et de sa main de fer. Et il n’en n’avait pas l’intention. Mola est un manager qui laisse de la liberté à ses joueurs. Mais ce management a ses limites et avec les résultats, il s’est retourné contre lui. Un avant, qui comme les autres joueurs qui témoignent dans notre enquête, a voulu rester anonyme, résume la situation: "Ugo n’est pas assez sévère. Il peut triquer un ou deux gonzes (sic) mais dix minutes après, il va aller leur parler pour recoller les morceaux. Il veut être bien avec tout le monde. Mais on ne peut pas brosser tout le monde dans le sens du poil." Jusqu’à être interpellé par les joueurs eux-mêmes, parfois demandeurs. L’après-élimination en quart de finale au Munster en témoigne.

Toujours le même joueur: "Le lundi, Ugo a abrégé la séance vidéo en disant "allez les gars, c’est dommage, on est passé à côté, mais on oublie, on se focalise sur le prochain match". Mais certains leaders lui ont rétorqué qu’on ne pouvait pas en rester-là, qu’il fallait qu’il nous dise quelque chose ! Du coup, on a parlé tous ensemble. Mais ce sont les joueurs qui ont dicté ces choses." Ces dernières semaines, les moments de tensions sont cette fois-ci apparus. Certains joueurs d’expérience, qui ont gagné des titres avec ce club, ne supportent plus cette descente aux enfers. On sent un joueur comme Florian Fritz à fleur de peau. Quand on le sollicite pour une interview, il se pince très souvent les lèvres pour ne pas tout lâcher. "J’ai des choses à dire, mais je ne peux pas les dire", répond-il dans un sourire crispé.

Un staff qui se fissure

En dessous du manager, les adjoints ne sont plus sur la même longueur d’ondes. Un homme est soudainement apparu dans le viseur: Jean-Baptiste Elissalde, l’entraîneur des trois quarts. Si celui-ci ne doit pas s’exonérer de son propre bilan, une attaque en berne, une attitude souvent nonchalante et un manque de tact et de proximité avec certains joueurs. Ça ne l’a pas empêché de faire partie d’un staff qui a régulièrement mené une des meilleures attaques du Top 14 (1ère en 2011, 2e en 2012, 3e en 2013, 4e en 2014 et 2015 et 2e en 2016). La tempête médiatique qu’il a subie peut interroger quand elle épargne William Servat (entraîneur des avants), Jean Bouilhou (responsable de la touche) ou Pierre-Henry Broncan (défense). N’a-t-il pas le niveau? Interrogé par nos soins, son ancien collègue et actuel entraîneur des avants de l’équipe de France Yannick Bru donne son avis: "Je suis loin du Stade Toulousain depuis cinq ans et je ne me permettrai pas de juger quoi que ce soit. Je ne connais pas tous les tenants et les aboutissants. On a tous nos qualités et nos défauts. Mais ce que je sais c’est que Jean-Ba est un très bon technicien."

Et certains cadres historiques sur le départ lui ont très récemment transmis leur considération. Pourtant, c’est bien à Elissalde qu’on a proposé de s’occuper de la formation, ce qui l’écarterait de fait du groupe professionnel. Les discussions, qui se sont tendues, seraient au point mort. La direction du club n’en démord pas, mais l’intéressé dispose encore comme ses collègues d’une année de contrat. Servat, Bouilhou et Broncan devraient sauver leur peau. Sauf si devant le naufrage sportif, le nouveau président décide de faire table rase et de repartir avec du sang neuf. Mais ce n’est pas le genre de la maison et à la fois timing et finances rendent ce scénario peu probable. Ce staff donnera-t-il sa pleine mesure en changeant d’entraîneur des trois quarts? On demande à voir.

Un groupe en pleine déprime, mais également fautif

Les joueurs aussi doivent faire leur autocritique. "On a le pire jeu du Top 14" avoue un joueur sur le départ. "Ouais, peut-être juste devant Bayonne mais parfois quand je vois Grenoble jouer, je ne nous trouve pas au-dessus." Un trois quart international nous confiait début avril que la situation le rendait malade, mais qu’il ne sentait pas tout le monde affecté. "Les joueurs venus du Pacifique ne mesurent pas ce que ce club a vécu, a véhiculé. Contre Pau en février, défaite qui est le tournant de la saison, beaucoup de monde était dépité. Mais eux, ils te disent "c’est la vie." Ça ne les émeut pas. A une certaine époque, après une défaite, Guy Novès pouvait ne pas te serrer la main pendant toute la semaine qui suivait ! Chacun sa façon de vivre les choses…" Le manque de lucidité des porteurs de ce maillot a entraîné des comportements inappropriés avec le haut niveau.

Un laisser-aller, comme après la défaite (26-22) à Grenoble le 22 décembre. Battus sur l’engagement par la lanterne rouge du Top 14 qui n’avait remporté que deux matchs en treize journées, quelques joueurs ne trouvent rien de mieux que de monter des bouteilles d’alcool dans le bus pour le voyage retour. Sans que le manager n’y trouve à redire. Un historique n’ose imaginer la scène avec Novès. "En fait, je pense que Guy n’aurait rien dit sur le coup. Par contre les mecs n’auraient pas joué pendant deux mois…". Même deux jours avant de jouer le Munster en quart de finale de Coupe d’Europe, on rapporte que les verres sont tombés à Limerick. Invraisemblable à ce niveau mais révélateur de ce sentiment de décrépitude. Jusqu’aux tenues d’après-match, toujours après le Munster. Shorts et tongs pour certains (voire casques de musique sur la tête), qui aurait fait dire au 3e ligne international Peter O’Mahony: "mais ils vont à la plage ou quoi ?"

Récemment, c’est un joueur international qui a été aperçu en boîte de nuit la semaine avant la réception décisive du Racing 92 au Stadium, avec bouteille à la clé. Il n’y a rien d’anormal à ce que des joueurs de rugby sortent. C’est arrivé de tous temps et ça arrivera encore. Mais dans une ville où ils furent roi, sous les yeux de supporters plutôt agacés par la situation et devant le bilan catastrophique de la saison, c’est plus discutable. Malgré tout ça, entre eux, les joueurs ne se tirent pas dans les pattes. Ils regardent plutôt leurs chaussures. « A peine tu as passé le portail d’Ernest-Wallon que tu sens les ondes négatives ». Les derniers jours vont être longs. La déroute à Castres ne doit pas pour autant gâcher le départ des glorieux anciens comme Johnston, Albacete, Dusautoir ou Lamboley, lesquels sont dernièrement apparus exaspérés par la situation. Comment alors faire la fête samedi face à Bayonne dans une telle détresse? D’autant que le staff réfléchit à garder les joueurs trois semaines de plus ensuite pour travailler le physique avant de partir en vacances. Des joueurs qui ne rêvent que de tourner la page.

Et Novès dans tout ça?

Vous me direz : que vient-il faire là? Erigé en exemple plus haut, Guy Novès ne pouvait ignorer qu’en adoubant un successeur avec un profil comme celui d’Ugo Mola, la transition rimerait forcément avec opposition. Mais là où l’actuel sélectionneur des Bleus, et l’ancien responsable du recrutement Jean-Michel Rancoule au passage, ont leur part de responsabilité, c’est dans le choix des joueurs ces dernières années: sans leur manquer de respect, au Stade Toulousain, on a vu défilés des profils qui n’auraient jamais eu la chance de porter ce maillot dix ans plus tôt. Les Barraque, Ralepelle, Bregvadze, Van Den Heever, Guillamon, Ferreira, Tialata, Pulu, Mélé et Muller ont lentement fait glisser le recrutement du Stade loin des renforts cinq étoiles des cadors du Top 14.

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Et surtout, comment expliquer par exemple que les deux piliers Census Johnston et Gurthrow Steenkamp prolongent leur contrat de deux ans, à 34 ans tous les deux, là où quelques années auparavant dans ce club il n’était possible de prolonger l’aventure que d’un an de plus quand on dépassait la trentaine? Après le départ de Novès, ce groupe n’a pu se régénérer. Et ce dernier a préféré prolonger tous ces cadres sans se projeter. Du coup, deux ans après le passage de témoin, Mola se retrouve avec une page blanche à écrire: douze départs (pour six arrivées), un groupe marqué au fer rouge et à rebâtir. Le Stade Toulousain va gagner en fraîcheur mais perdre (gros) en expérience. Et les jeunes mis en avant (Baille, Marchand, Neti, Mauvaka, Verhaeghe, Cros, Tedder, Bonneval, Ramos) vont devoir reprendre un lourd flambeau, au sein d’un Top 14 qui ne cesse d’être concurrentiel. Certes, le Challenge européen sera moins dévoreur d’énergie que la Champions Cup. Mais on peut légitimement être inquiet pour le Stade Toulousain.

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Wilfried Templier