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XV de France: "On ne s’engueule quasiment jamais", les secrets de la charnière des Bleus, Dupont-Ntamack

En quelques mois, le duo toulousain composé d’Antoine Dupont et Romain Ntamack s’est imposé au sein du XV de France pour devenir la charnière titulaire. Pour RMC Sport, ils ont accepté de se livrer, côte à côte, juste avant le match face au Pays de Galles. De plus en plus complices sur le terrain, impressionnants de maturité pour leur âge, ils expliquent avoir profité de leur stabilité de vie pour gérer ce succès soudain. Et se tourner maintenant petit à petit vers une échéance: la Coupe du monde en France.

Un an après, que vous reste-t-il de la Coupe du monde au Japon?

Antoine Dupont: D’abord pas mal de frustration, avec ce scénario de match assez incroyable en quart de finale face au pays de Galles, où on a largement dominé quasiment tout le match. Et il y a ces faits de jeu à la fin qui nous font perdre. Surtout qu’en demi-finale, il n’y a pas un grand match entre Gallois et Sud-Africains, donc c’était assez dur de la regarder à la télé. On sentait que même si on n’était pas favoris, on aurait eu une carte à jouer. Donc oui, c’était très frustrant, surtout que ça ne se représentera pas tous les quatre matins.

Romain Ntamack: On les avait vraiment malmenés en première mi-temps. On avait l’impression que ça allait trop vite pour eux et d’échouer à un point, sur des faits de jeu, c’était assez difficile d’avaler ça. Ce sont des regrets mais cela nous servira pour la suite. Après, sur la découverte de la Coupe du monde, c’était quand même fantastique. De passer quasiment trois mois et demi ensemble, de la prépa où on s’est tiré la bourre entre nous jusqu’à la compétition. D’aller défendre les chances de la France, c’était vraiment fantastique. La ferveur sur place, notamment. 

AD: Tous les jeunes, on était un paquet à n’avoir jamais connu ça et on a pu se rendre compte de l’ampleur de cette compétition. C’est la compétition reine où tous les amateurs de rugby et plus encore sont devant leur écran. On a vraiment senti qu’on suscitait un engouement fort. Même si, quand on gagne les matchs, c’est toujours mieux. Ça a rajouté de la frustration car le quart de finale a été très suivi et on a eu des retours positifs sur nos ambitions de jeu. Ça donne envie de travailler pour pouvoir connaître la prochaine.

Alors justement, que faites-vous chaque jour pour devenir champions du monde? 

AD: [Il sourit] C’est difficile tous les jours au quotidien de se fixer cet objectif-là, qui est en même temps dans trois ans mais qui va arriver très vite. Et qui plus est avec les objectifs que l’on a à court terme, que ce soit en club ou en sélection. Mais je pense qu’on l’a dans un coin de la tête, surtout du fait qu’elle soit en France. On a eu un VI Nations qui a été positif jusqu’à maintenant, avec une jeune génération. On a tous pris du plaisir sur le terrain. Donc ça donne un élan de fraîcheur et une dynamique, tout le monde a envie de faire partie de l’aventure. Et on sait que ce sont des sacrifices au quotidien pour pouvoir perdurer en équipe de France.

RN: On n’y pense pas tous les jours en se levant le matin, mais c’est vrai que c’est un objectif que tout le monde se fixe. On a beaucoup d’objectifs en club ou avant avec l’équipe de France, mais quand on met un pied sur le terrain, c’est pour donner le meilleur de soi-même, essayer d’être le meilleur. Et si tu essayes d’être le meilleur, ça te relie au titre de champion du monde. Il ne faut pas se mettre cet objectif trop tôt dans ces trois ans, il y a encore du temps pour y penser. Mais chaque match, chaque entraînement, doit te rapprocher de cette Coupe du monde en France. Et, on espère, du titre de champion du monde.

La victoire est-elle une obsession chez vous? Un trait de votre caractère?

AD : Je pense qu’on est un peu pareil là-dessus. On accepte très difficilement la défaite. Je pense que tout joueur de haut niveau qui a de l’ambition ne l’accepte pas. C’est ça qui motive au quotidien, cette exigence autant individuelle que collective. Ce qui pousse tous les joueurs à essayer d’être meilleurs et à se remettre en question quand il y a des contre-performances. Et je pense qu’on est aussi mauvais perdant l’un que l’autre.

RN : On a cette soif de gagner. De gagner des titres, des matchs. Et c’est vrai que quand il y a des matchs pas bien menés, qui amènent à des défaites, ça reste dans nos têtes. Et on fait tout pour que cela n’arrive pas deux fois d’affilée. Donc on essaye de tout faire pour gagner les matchs. Mais c’est pareil aux entraînements, sur des petits jeux. Tout le monde essaye de gagner et c’est ce qui nous tire vers le haut. Cette soif de victoire, c’est ce qui nous anime tous les jours. 

Sur les derniers matchs vous êtes titulaires en équipe de France. Pensez-vous avoir pris une nouvelle dimension? Passé un palier?

RN : En tous cas je pense qu’on a pris plus d’expérience. De commencer les matchs de haut niveau, de les enchaîner, avec une telle intensité, ça nous a habitués à ce niveau-là. Et ça nous a permis d’appréhender ces matchs, de savoir les gérer du début à la fin. On a pris pas mal d’expérience et de maturité là-dessus. Ça nous permet d’être plus serein. D’être moins dans la panique comme c’était le cas au début. C’est ce que je ressens. On est mieux dans la gestion. 

AD : L’ambition du staff, c’était aussi d’avoir plus de stabilité dans l’effectif pour que les joueurs aient plus d’expérience au niveau international. On sait combien l’expérience est importante dans les matchs de haut niveau. Ça ne s’achète pas, il faut vivre les situations pour mieux les appréhender. Et on sait que les nations qui gagnent, c’est parce que les cadres ont pour la plupart quarante, cinquante, soixante, si ce n’est quatre-vingt sélections au moment des Coupes du monde. Et ça paye énormément dans les situations un peu chaudes, les fins de matchs plus compliquées avec des situations à gérer. Comme ce qu’on a connu en Ecosse avec un carton jaune et un carton rouge dans la première partie de match. Toutes ces choses, surtout pour une charnière, c’est important de savoir les gérer. Il faut pouvoir les connaître sur le terrain pour pouvoir mieux les appréhender les matchs d’après.

Quel regard portez-vous sur votre relation sur le terrain? Est-ce qu’elle a évolué au fil des mois?

AD : Oui, certainement. C’est important pour une charnière de passer du temps ensemble. On en a passé en club ce qui n’était pas le cas avant. C’est toujours bien d’enchaîner les matchs ensemble. Notre entente était déjà bonne, mais elle l’est de plus en plus. Parfois, on n’a pas besoin de se parler, on pense les mêmes choses. Je pense qu’on a aussi la même philosophie de jeu, donc c’est plus facile de s’entendre. Sur les choix stratégiques, on ne s’engueule quasiment jamais (sourire). On est tout le temps d’accord. Donc, oui, plus on passe du temps ensemble, plus on se fait progresser l’un et l’autre.

Peut-on avoir la vision de l’un sur l’autre sur ce quoi il a progressé?

RN : Sur quoi Antoine a progressé? Il avait beaucoup de choses à travailler, donc il a progressé sur pleins de trucs (rires). En fait c’est un peu général. Car sur quoi il a progressé, moi ça m’a permis de progresser aussi: je pense à la gestion des matchs. Ne pas jouer « de partout », comme on a envie de faire tout le temps, mais de gérer un peu mieux les situations. Faire un peu plus souffler notre équipe quand elle en a besoin et ne pas envoyer les ballons alors qu’on est sous pression. Encore une fois, sur la gestion globale du match.

AD : C’est un peu la même chose. Au début, Romain jouait pas mal au centre avec le club. Je pense que c’était une volonté d’Ugo (Mola) pour lui enlever de la pression car on connaît la difficulté du poste de numéro dix. Mais petit à petit il a su prendre de l’expérience au centre pour se rapprocher de la place de dix où maintenant il a de plus en plus d’aisance dans ses choix de jeu et ses choix stratégiques. Et c’est en prenant de l’expérience qu’on y arrive. Après, je pense qu’il a aussi progressé sur son jeu au pied tactique. La technique il l’avait en arrivant mais sur la gestion, la façon d’emmener son équipe et le leadership, il faut pouvoir « matcher » pour progresser là-dessus et je pense que c’est là qu’il a le plus avancé.

Et quelle qualité aimeriez-vous avoir de l’autre?

AD : Bah les tirs au but vu que je ne bute pas (il rigole).

RN : Traverser le terrain une fois sur deux c’est pas mal (sourire)… 

Comme vous passez du temps ensemble, quels sont les petites habitudes, les tocs que vous avez remarqués chez l’autre? 

AD : Je crois qu’il aime bien dormir! Il fait de très longues siestes… après, je ne pense pas qu’il ait beaucoup de tocs ou qu’il soit superstitieux, même s’il a deux, trois rites qu’il garde tout le temps. Avant les matchs, il s’échauffe et joue tout seul avec son ballon dans le gymnase derrière notre vestiaire à Ernest-Wallon. Et puis il ne va jamais voir les terrains avant le match, il ne sort pas. Ça je n’ai pas compris mais il va peut-être nous expliquer. 

RN : Non, mais on y va le matin quand on est à Ernest-Wallon, déjà qu’on y est toute la semaine… 

AD : Mais tu fais ce que tu veux…

RN : Après lui écoute toujours sa musique cinq minutes avant de rentrer sur le terrain. T’es pas mal niveau sieste aussi, à rester dans ta chambre. Après, lui non plus n’est pas superstitieux, il ne prie pas le dieu de Castelnau-Magnoac (le village d’origine de Dupont, ndlr) avant les matchs. Non, il n’est pas chiant (sourire).

Quel vision aviez-vous de l’un et l’autre avant de vos connaître?

RN : (Goguenard) Quand il a commencé j’étais encore au collège (rires)!

AD : Ce n’est pas loin au final, on ne s’est pas croisé sur les terrains. Quand je suis arrivé à Toulouse c’est l’année où il a eu dix-huit ans, il a commencé à faire ses premiers matchs. Du coup, on s’est côtoyé dans la même équipe. Je l’ai vu arriver des catégories jeunes, à venir s’entraîner avec nous. Huget et Médard ne le lâchaient pas lors de ses premiers entraînements le pauvre (sourire)! Donc c’est plus comme ça qu’on a appris à se connaître que comme adversaire.

RN : Moi, forcément, je l’ai vu jouer quand il a commencé au Castres Olympique. Et quand j’ai appris qu’il venait au Stade Toulousain, et bien comme tous les Toulousains j’étais très content et j’espérais vite rejoindre l’équipe une pour jouer avec. Cette année-là, on avait fait l’intersaison ensemble car j’étais sur la liste élite du XV de France - d’ailleurs je ne sais pas trop pourquoi j’étais sur cette liste - donc je me suis mis dans sa roue pour essayer de le suivre. Et au fil des matchs, en 2018-2019, où j’ai enchaîné, j’ai vraiment pu commencer à jouer avec lui. En fait, je le connaissais avant qu’il me connaisse.

Vous êtes tous les deux arrivés très jeunes au plus haut niveau. Comment on gère cette précocité?

AD : Cela s’apprend surtout sur le tas. Déjà, on ne sait jamais quand est-ce qu’on va y arriver et si on va y arriver. C’est arrivé tôt pour nous deux mais je pense qu’on l’a plutôt bien géré. Après, c’est sûr qu’il faut être stable dans sa tête car ça peut perturber, mais on l’était tous les deux. Je parle un peu pour lui mais on était bien entouré. Lui avec son père (Emile, ancien joueur international du Stade Toulousain, ndlr) qui de son expérience a pu bien le conseiller. Et voilà, je pense que ça s’est plutôt fait naturellement. 

RN : Tu n’es pas vraiment préparé à ça mais je pense que oui, quand tu es bien entouré, que ta famille t’aide à te canaliser, car c’est dur quand tu arrives à 17 ou 18 ans, de ne pas se prendre pour quelqu’un d’autre. Je pense que c’est notre caractère aussi d’avoir les pieds sur terre et quand l’entourage suit derrière, c’est encore plus facile. C’est aussi notre éducation qui fait qu’on n’est pas du genre à s’enflammer. Donc on a plutôt bien géré nos débuts. Et je pense qu’on s’en est plutôt pas trop mal sorti. Mais voilà, après, c’est encore que le début. 

Avez-vous l’impression d’avoir sacrifié votre adolescence pour arriver là où vous êtes? 

AD : C’est sûr que ça a été une réflexion à un moment donné. Par exemple quand j’étais encore à la fac, je voyais tous mes copains qui sortaient le jeudi soir. Le week-end, c’est pareil, s’ils jouaient ou s’ils ne jouaient pas, c’était pas très grave, tant qu’il y avait la soirée avec les copains ils ne se prenaient pas la tête à stresser pour être en forme pour le match. Bon après, il n’y en a aucun d’eux qui n’auraient pas été d’accord pour échanger de vie avec moi (sourire)! C’est une chance énorme. Certes, il faut faire des sacrifices mais pour les oreilles du grand public, c’est tellement compliqué à entendre que c’est dur d’être rugbyman professionnel qu’on ne peut pas se permettre de le dire. On a une chance énorme et puis, autant Romain que moi, depuis qu’on sait marcher on a envie de faire ça. Donc on ne va pas s’en plaindre. 

RN : Il a raison. Après, c’est dur de parler de sacrifices, parce que dans tout métier, il y en a à faire. Franchement, on n’a vraiment pas la place de se plaindre, nous, avec la vie qu’on a. Quand tu parles à quelqu’un qui part bosser le matin à 6h et qui rentre à 21h, il échangerait sans hésiter avec nous. Bon, même si parfois on râle parce qu’on n’a pas envie d’aller s’entraîner parce qu’il pleut, parce qu’il fait froid, au bout d’un moment on réfléchit cinq minutes et ça passe. On se dit qu’on est finalement des privilégiés d’avoir cette vie-là. Après, oui on a fait des efforts pour y arriver mais on l’a choisi aussi et on ne le doit qu’à nous-même. Mais encore une fois on est bien content d’avoir cette vie-là, d’être dans ce club-là. Et comme le dit Antoine, depuis tout petit on a envie de faire ça, d’être rugbyman pro et même si à 15, 16 ou 17 ans on ne faisait pas les soirées étudiantes avec nos amis, je pense que ça en valait la peine. 

Propos recueillis par Wilfried Templier