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Equipe de France: des critiques à l'éternité, le fabuleux destin de l’insubmersible Giroud, meilleur buteur des Bleus

Buteur face à la Pologne ce dimanche en huitième de finale, après son doublé contre l’Australie en ouverture du Mondial, Olivier Giroud a dépassé Thierry Henry pour devenir seul recordman du nombre de buts en équipe de France, avec 52 réalisations. Un nouveau sommet dans un parcours atypique, où l’attaquant tricolore aura toujours su se relever et aller de l’avant contre doutes et critiques.

Avec moins de mille vues sur YouTube, on ne parle pas d’un tube inoubliable. Mais ses paroles résument la destinée du nouveau meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de France, qui vient de dépasser Thierry Henry et ses 51 pions internationaux grâce à son but contre la Pologne après son doublé face à l’Australie en ouverture de la Coupe du monde. En novembre 2019, un "artiste" répondant au nom de Misfeet sort un titre éponyme dédié à Olivier Giroud. Sur un son de vieille techno, une voix tout aussi vieillotte entame par quelques mots qui racontent tout: Parfois hué/Souvent sifflé/Toujours appelé/Sélectionné.

L’autre clin d’œil à sa carrière provient du cinéma. En 2021, pour sa seule apparition sur écran noir, Giroud joue son propre rôle dans le film… Haters. Où le héros interprété par Kev Adams confronte dix de ses plus virulents détracteurs sur le web, dont l’international français qui lui avoue combien le critiquer lui fait "un bien fou" et l’aide à marquer des buts plus facilement. Des doutes, encore des doutes, toujours des doutes. Et chaque fois une réponse en face. En deux anecdotes de culture populaire, le parcours de l’avant-centre tricolore prend sens. Souvent critiqué, parfois "enterré", il s’est toujours relevé.

"Il a fallu que je signe mon premier contrat pro pour prendre conscience de mes capacités"

Olivier Giroud, c’est la résilience et la foi – cela va bien à ce chrétien évangélique qui arbore un tatouage d’un verset du psaume 23 sur son bras droit et une croix sur le gauche. Il est le phénix, l’insubmersible, deux surnoms déjà utilisés par ses coéquipiers chez les Bleus. Vous pouvez le toucher. Mais jamais le couler. Et ça fait longtemps que ça dure. Attaquant dès ses débuts, dans le petit club du FOC Forroges, dont le terrain jouxte la maison familiale, le Savoyard n’affiche pas les armes du buteur clinique. "Je ne marquais pas tant que ça chez les jeunes, racontait-il dans un portrait du Monde en 2011. Il a fallu que je signe mon premier contrat pro pour prendre conscience de mes capacités."

Il aura aussi fallu bosser, répéter ses gammes, à l’image des heures à user le mur d’entraînement de tennis proche du terrain en stabilisé du FOC Froges pour travailler sa technique et sa précision. Repéré par le Grenoble Foot 38, qu’il rejoint en 1999, Giroud va y effectuer sa formation et y signer son premier contrat pro en 2005. Mais le temps de jeu se fait rare en Ligue 2. A 20 ans, le garçon décide de prendre les choses en mains: direction Istres, en National, pour un prêt. Pour grandir comme footballeur mais aussi comme être humain en s’éloignant de sa Savoie familiale. "Le principal était de trouver du temps de jeu mais j’avais aussi besoin d’apprendre à faire ma vaisselle tout seul! M’assumer, quitter le cocon."

A son retour à Grenoble, qui vient de monter en Ligue 1, Mecha Bazdarevic ne lui voit pas un grand avenir. "Il m’avait dit: 'Tu n’as pas le niveau pour jouer en L2, encore moins en L1', se souvenait-il avant l’Euro 2012. (…) On ne peut pas plaire à tout le monde et j’ai dû m’affirmer ailleurs. Sur le coup, ça fait mal, mais aujourd’hui, il n’y a ni rancune ni revanche. Malgré ça, j’avais envie d’essayer." Le technicien serbe affirmera plus tard n’avoir jamais dit ça. Peu importe. Giroud a déjà pris sa revanche. "Avec Montpellier, je me retrouve face à lui contre Sochaux et je mets un triplé. C’est un joli pied de nez." Barré à Grenoble, il rebondit à Tours, dans l’antichambre de l’élite, où il passe deux saisons et prend les titres de meilleur buteur et meilleur joueur de Ligue 2 lors de la seconde.

Olivier Giroud après son but lors de France-Pologne
Olivier Giroud après son but lors de France-Pologne © AFP

Montpellier, le grand tournant

"Ce serait exagéré de dire que j’ai tout de suite vu son énorme potentiel, se souvient Philippe Bizeul, actuel adjoint de Bruno Genesio au Stade Rennais et surtout entraîneur-adjoint du Tours FC à l’époque. On pouvait devenir que ça allait devenir un très bon attaquant à l’étage supérieur, en Ligue 1, mais de là à imaginer une telle carrière au très haut niveau international… Il aimait beaucoup travailler sur ses points forts. A force de travail et de confiance, il a réussi à améliorer son panel. Il était plutôt demandeur en fin de séance pour faire un peu de rab devant le but." Avec ses performances, les portes s’ouvrent à Montpellier, où le président Louis Nicollin l’appelle directement pour le convaincre de venir alors que d’autres clubs (dont le Celtic Glasgow) ont montré un intérêt pour lui.

La première saison, il faut convaincre le public de la Mosson, pas toujours conquis malgré ses 12 buts en 37 matchs de championnat. "Je n’ai pas douté, affirme-t-il quelques mois plus tard. A part quand on s’appelle Messi ou Ronaldo, il faut intégrer le fait que l’on peut passer des périodes sans marquer. Il faut continuer à travailler, ça finit toujours par revenir." Et pas qu’un peu. Giroud termine meilleur buteur de L1 lors de l’exercice suivant, conclu par un titre de champion de France au nez et à la barbe du PSG et de son nouveau propriétaire qatari. Avec en cerise sur le gâteau sa première cape internationale en novembre 2011 et une participation à l’Euro 2012, où il reste la doublure de Karim Benzema.

"C’est comme si on s’était donné rendez-vous trois ans après Tours, sourit-il à l’heure de sa première sélection, partagée avec un Laurent Koscielny avec qui il a évolué en L2. Jamais je n’aurais pu croire à une telle issue. Mon frère (Romain, passé par le centre de formation à Auxerre sans signer pro, ndlr), qui était mon idole, me disait: 'Olive, tu es un diamant brut, maintenant il faut le tailler'. Ça prouve que rien n’est figé et que tout peut arriver avec un peu d’obstination." L’année 2012 est celle de tous les bonheurs. Giroud rêve depuis des années de foot anglais. Bingo. Il part rejoint la Premier League, à Arsenal, où il va découvrir pendant neuf ans un monde à la concurrence bien plus sévère entre Gunners et Blues de Chelsea (où il signe en janvier 2018 pour gagner du temps de jeu en vue du Mondial en Russie).

Olivier Giroud célèbre un but lors du match d'ouverture des Bleus au Mondial 2022 contre l'Australie
Olivier Giroud célèbre un but lors du match d'ouverture des Bleus au Mondial 2022 contre l'Australie © AFP

Ligue Europa, Ligue des champions...

Mais rien ne l’éteint, ni les blessures ni les périodes sans. Il passe parfois de longues semaines sans marquer en championnat, comme les quinze matchs de rang début 2016, mais il finit toujours par retrouver le chemin des filets. Outre-Manche, il va aussi découvrir une autre forme de pression médiatique. En février 2014, le tabloïd The Sun publie une photo de l’attaquant français en slip dans un hôtel où il a passé un moment en compagnie de la mannequin Celia Klay, qui a pris le cliché. L’international tricolore doit présenter ses excuses: "Je dois maintenant me battre pour ma famille et pour mon club, pour obtenir leur pardon". Les réseaux sociaux, qui explosent à cette époque, s’en donnent à cœur-joie. "Pour une fois que Giroud la met dedans", se moque un internaute. "Le pire est-il de tromper sa femme ou de porter des slips kangourou?", s'amuse un autre.

De quoi le déstabiliser? Pensez donc… Quelques jours plus tard, titulaire contre Sunderland en Premier League, il claque un doublé et donne une passe décisive ! Triple vainqueur de la FA Cup avec les Gunners, il va en rajouter une quatrième avec Chelsea. Sans oublier une Ligue Europa (2019) et une Ligue des champions (2021). Un club où il doit encore apprendre à faire avec des hauts et des bas. "Il y a un peu moins de trois ans, quand je suis allé faire mon stage de BEPF à Chelsea, il était dans le groupe de Frank Lampard et on a passé une semaine à discuter, raconte Philippe Bizeul. Il n’était pas le premier attaquant dans la tête de Lampard mais à aucun moment, je n’ai senti d’état d’âme ou de rancœur. Il me parlait toujours de s’accrocher, de bien travailler, et je le voyais faire des séances intenses pour répondre présent quand on appelle à lui. Sa vraie personnalité, c’est ça."

Précieux en 2018, mais critiqué pour son absence de but

Entretemps, le garçon a ajouté la plus belle ligne de son palmarès: la Coupe du monde 2018. Où il ne marque pas un but à la tête de l’attaque tricolore. Les critiques se déchaînent encore. Mais son sélectionneur Didier Deschamps, qui n’a jamais caché l’apprécier beaucoup, et ses coéquipiers louent son travail de l’ombre et son jeu en pivot pour servir de point d’appui et fatiguer les défenses adverses, essentiels dans le sacre des Bleus. Mais les comparaisons avec Karim Benzema, écarté du groupe France depuis l’affaire de la sextape avec Mathieu Valbuena et royal avec le Real, continuent de fleurir. L’attaquant madrilène y va de sa pique au printemps 2020, en plein confinement en raison de la pandémie de Covid: "On ne compare pas la F1 et le karting".

A l’heure de retrouver le futur Ballon d'Or avec les Bleus, à l’Euro 2020 disputé en 2021, il s’en amuse: "Ça m’a plus fait marrer qu’autre chose. Si on gagne le titre, on ira fêter ça tous les deux sur un circuit de kart, ça fera une belle photo." Giroud traverse la compétition sans briller, avec deux entrées en jeu et sans marquer. Entre ses critiques à peine voilées contre Kylian Mbappé et sa propension à ne pas assez le trouver et une place difficile à trouver avec le retour de Benzema, on sent chez lui un certain spleen. Comme une page qui se tourne. Deschamps semble partager l’idée et ne le convoquera plus avant mars 2022, où il marque deux fois en deux matchs. Quelques semaines plus tard, après 11 buts en Serie A, il participe au retour du Milan AC sur le toit du football italien onze ans après le dernier titre du club lombard. "Il fait partie de ces gens qui attirent le bonheur", estime René Girard, son ancien coach à Montpellier, pour Ouest-France.

Un retour en grâce

Encore absent pour les rencontres de Ligue des nations en juin, il retrouve les Bleus en septembre et marque contre l’Autriche. Le record de Thierry Henry, qu’on ne l’imaginait plus battre après l’Euro, se rapproche. Deschamps lui fait une place pour le Mondial au Qatar. Où la blessure de Benzema et son forfait avant le début de compétition lui offrent une place de titulaire qu’il exploite tout de suite avec son doublé contre l’Australie. "Depuis mon retour en mars, j’avais à cœur de montrer que j’étais à 200% avec l’équipe de France, savoure-t-il. Et si je peux apporter ma pierre, tant mieux." "Olivier? Ah oui, ces derniers temps, il est adoré, souriait Deschamps avant l’ouverture de la Coupe du monde. Pourtant, il y en a beaucoup qui l’ont critiqué."

La chose ne le quittera jamais. Même son record de buts avec les Bleus y a droit. On l’accuse de ne pas avoir assez marqué dans les matchs qui comptent vraiment, en compétition internationale. Pas faux. On explique combien Thierry Henry était bien plus talentueux. Pas faux. Mais le constat est là. Le recordman, pour l’instant (coucou Mbappé), c’est Giroud. Parti du bas pour finir seul tout en haut. "C’est quand même phénoménal vu d’où il vient, s’extasie Girard. Il y aura toujours des détracteurs Il n’a pas le talent d’un Ousmane Dembélé, par exemple. Mais à l’arrivée, je sais qui est le plus efficace ! Il a avancé dans sa carrière sans trop se tromper. Et il a marqué partout, ce qui montre sa force de caractère."

"Ça n’a jamais été un joueur identifié comme une future star ou un futur très grand"

"J’en ai presque des frissons tellement c’est incroyable, lance Philippe Bizeul. Il a un parcours semé d’embûches et de difficultés, atypique. Ça n’a jamais été un joueur identifié comme une future star ou un futur très grand. Il dépasse Henry qui a été identifié comme ça très jeune. Mais il s’est toujours accroché, il a toujours marqué des buts, et c’est magnifique qu’un joueur comme ça arrive à briller de la sorte. Insubmersible, c’est ça. L’abnégation, le courage." Son palmarès, l’un des plus beaux de l’histoire du football français, et la liste de ses accomplissements sont trop longs pour être cités entièrement. Mais l’histoire est trop belle pour ne pas être racontée encore et encore. L’ouvrier qui devient patron. Le prolétaire qui finit dans la noblesse. Le crapaud qui se transforme en prince. Le tout avec une attitude exemplaire, sans jamais se plaindre.

Tous ont fini par s’incliner, à l’image du bel hommage rendu par Zlatan Ibrahimovic, son coéquipier à Milan, peu avant le Mondial. Après son doublé contre l’Australie, il suffisait d’écouter des supporters français parler pour comprendre: il y en avait pour Rabiot et pour d’autres mais surtout pour Giroud. Qui finira son chemin pas très loin d’avoir rempli tous ses rêves. "Depuis mes débuts pro, je me suis fixé le ratio d’un but à marquer tous les deux matchs, expliquait-il en 2011. J’essaie de m’y tenir. C’est essentiel pour moi." Avec 246 buts en 610 matchs en clubs et 52 en 117 rencontres avec les Bleus, on n’y est pas exactement. Mais si on rajoute les passes décisives, 90 en clubs et 14 en équipe nationale, Olivier Giroud est bel et bien décisif plus d’un match sur deux depuis plus de quinze ans. Contre les doutes et les critiques. Avec lui, Misfeet n’aura pas signé un tube éternel. Tout le contraire de sa place dans le grand livre du foot français

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport