RMC Sport

Boxe: pourquoi Usyk est une menace réelle pour Joshua

Champion IBF-WBA Super-WBO des lourds, Anthony Joshua remet ses titres en jeu ce samedi devant 60.000 spectateurs dans le stade de Tottenham (Londres) face à Oleksandr Usyk, l’ancien roi incontesté des lourds-légers. Un choc historique entre deux champions olympiques 2012 qui promet une fabuleuse opposition de style. Où l’Ukrainien a toutes ses chances face au Britannique. Focus.

A la pesée, il a affiché plus de huit kilos en plus. Il est plus grand de sept centimètres sous la toise et son allonge en mesure dix de plus. Il a une puissance et une faculté à mettre KO que ne possèdent pas son adversaire. Si le combat entre Anthony Joshua et Oleksandr Usyk se résumait à un concours physique, le premier l’emporterait avant même de monter entre les cordes. Mais il y a un hic. La boxe ne s’appelle pas le noble art pour rien. Et face au champion IBF-WBA Super-WBO des lourds, qui remet ses ceintures en jeu pour la deuxième fois après les avoir récupérées à Andy Ruiz Jr en décembre 2019, se dresse un véritable artiste des rings.

"Sur le papier, c’est le deuxième plus gros challenge de ma carrière derrière Wladimir Klitschko", estime Joshua au micro du podcast 5 Live Boxing de BBC Radio. On voit l’idée. Mais on peut être en désaccord. Quand "AJ" a affronté Klitschko, en avril 2017, le garçon affichait 41 printemps au compteur et sortait de dix-sept mois d’inactivité après sa défaite contre Tyson Fury… qu’il avait eu bien plus de mal à toucher que Joshua. Il ne combattra plus derrière. Bref, il n’est pas dingue d’imaginer Usyk, plus jeune, plus frais et plus déterminé à marquer l’histoire du sport et à écrire sa légende avec une telle victoire, comme un plus gros challenge.

L’Ukrainien (comme Klitschko) n’est pas n’importe qui. Carrière amateur? Un bilan de 335-15 (!) et les titres européen, mondial et olympique, obtenu à Londres en 2012 chez les lourds quand Joshua s’imposait chez les super-lourds. Carrière pro? Immaculée depuis ses débuts en septembre 2013 et ponctuée par l’unification totale à cinq ceintures (les quatre fédérations principales plus le mythique titre The Ring) de la catégorie des lourds-légers, une première dans l’histoire, suite à sa victoire dans le tournoi World Boxing Super Series en 2018.

Il monte ensuite en 2019 chez les lourds, où une blessure puis la crise sanitaire l’ont empêché de faire plus de deux combats, le premier contre l’Américain Chazz Witherspoon en octobre 2019, le second contre le Britannique Dereck Chisora un an plus tard, pour deux victoires (abandon et décision unanime) mais des performances qui n’ont pas rassuré les observateurs sur sa capacité à imiter l’illustre Evander Holyfield dans sa conquête de la catégorie reine après les lourds-légers. Ce qui ne l’empêche pas d’être une réelle menace pour le champion. Question de style.

Premier gaucher de classe mondiale

D’un côté, un Joshua qui peut compter sur sa puissance et sa faculté à suivre un plan bien établi, comme lors de la revanche contre Ruiz. De l’autre, un Usyk plus technique et aux caractéristiques parfaites pour lui faire passer un mauvais moment. Sans manquer de respect à Charles Martin, contre qui il avait remporté son premier titre mondial (IBF) en 2016, l’Ukrainien est le premier gaucher de classe mondiale opposée Britannique. Et ça change la donne.

"Les gauchers ont affronté des droitiers toute leur vie alors que l’inverse arrive beaucoup plus rarement, rappelle Joshua. J’ai beaucoup travaillé par rapport à ça dans mon camp d’entraînement. Il faut s’adapter et ça a beaucoup à avoir avec la position. Il faut comprendre comment ils contre-attaquent, comment fonctionne leur équilibre. C’est sa grande force. Il a croisé des combattants avec mon style un nombre incalculable de fois et sait comment se positionner pour mettre certains coups dont il a besoin pour être efficace. De mon côté, j’ai dû m’adapter et apprendre à gérer ce style."

Avec sa longue carrière amateur, Usyk a croisé tous les styles possibles et inimaginables sur un ring. Sa vitesse, sa mobilité, ses réflexes et son art du ring, façonnés à l’école ukrainienne du père de son grand pote (chacun est parrain du fils de l’autre) Vasiliy Lomachenko revenu dans son coin pour ce choc, vont proposer à Joshua un adversaire élusif comme jamais pour l’instant au cours sa carrière. Le combat contre Chisora, où il s’était fait mettre sous pression et avait concédé des rounds, agit en trompe-l’œil de l’analyse. Car le style du Britannique, à avancer sans relâche et prêt à prendre des coups pour en donner, est tout sauf celui de Joshua, qui prend son temps (aucun KO dans la première moitié d’un combat depuis Eric Molina en décembre 2016) et qui n’est pas forcément motivé à l’idée d’aller à la guerre et de prendre des coups car conscient de sa vulnérabilité dans une telle approche, prouvée face à Klitschko et Ruiz.

Anthony Joshua (à gauche) et Oleksandr Usyk après la pesée
Anthony Joshua (à gauche) et Oleksandr Usyk après la pesée © AFP

Avec 57%% des coups de Joshua qui sont des jabs et 61% pour Usyk, le combat va sans doute d’abord plus tourner à la partie d’échecs qu’à la bataille rangée, ce qui avantagerait le sympathique et potache Ukrainien vu son style de danseur des rings (il adore s’entraîner en musique et se déhancher). "C’est un combat entre deux esprits de la boxe, résume le challenger. La patience et la façon de gérer la pression de l’autre vont être les clés." La différence de gabarit sera au cœur du problème. A 100,2 kilos, Usyk n’a jamais pesé aussi lourd avant un combat. Avec 108,8 kilos sur la balance, Joshua affiche juste un tout petit peu moins de poids que lors de sa dernière apparition entre les cordes, en décembre dernier face Kubrat Pulev, pas loin de celui pour la revanche contre Ruiz (107,5) qui avait été son plus faible depuis 2014.

Usyk comme Spinks ou Holyfield?

Il faudra cela pour faire face à l’agilité et à la mobilité de son challenger. Qui présente la même taille et même allonge que Muhammad Ali et dépasse Evander Holyfield ou Mike Tyson sur ces plans mais doit faire face au défi d’une génération de champions des lourds – Joshua, Fury et Deontay Wilder – bien plus massifs (les aussi grands étaient trop empotés dans les générations précédentes). En est-il capable? Aucun doute. Joshua lui permettra-t-il de le faire? Ça reste à voir.

Champion WBC-The Ring, Fury résume la chose pour BoxingScene via une pique pour son rival britannique: "Comment Usyk peut-il battre Joshua? Il faut frapper cette cible encore et encore et tôt ou tard, le gros bodybuilder va s’éclater aux coutures comme un vieux coussin pas cher qui s’explose en pièces. Son stock d’idées s’épuise très vite. Il n’a qu’un seul plan dans sa manche. Les deux vont sans doute se regarder un peu dans les premiers rounds. Et je pense que Joshua va vite épuiser son stock d’idées. S’il ne le touche pas rapidement et qu’il ne le met pas KO vite, j’imagine une soirée longue et difficile pour lui et peut-être même une défaite par KO."

Usyk, qui avait battu chez les amateurs un Joe Joyce (médaillé d’argent olympique 2016 des super-lourds) aussi grand que son compatriote Joshua, marquera l’histoire de son sport s’il y parvient. Une victoire comparable à celle de Michael Spinks sur Larry Holmes en 1985 ou celles d’Evander Holyfield sur James Buster Douglas puis George Foreman en 1990-1991. Vu l’âge de Holmes et les tours de taille de Douglas et Foreman, elle serait même plus impressionnante. Et si Joshua s’impose, il faudra lui donner du crédit tant l’adversité en face est de taille.

Pour se préparer, le champion a pu bénéficier des conseils de Tony Bellew et Chisora, deux autres Britanniques battus à la maison par l’Ukrainien. Ce dernier, lui, a pu profiter de ceux de Klitschko, à qui il est lié via la société de management K2 Promotions. "Il ne m’a rien dit", lançait Usyk ces derniers jours dans un sourire qui voulait bien sûr dire l’inverse. La rumeur évoque un Usyk qui avait malmené son aîné lors d’une séance de sparring en 2015, quand Klitschko préparait Fury. Ancien champion WBO des lourds-légers, le Britannique Johnny Nelson a raconté la scène à la chaîne YouTube BehindTheGloves, expliquant que Klitschko aurait demandé à Usyk de sortir du ring après un round tant il était dominé. Il lui aurait même lancé: "Sors, je ne veux pas de ça quand la presse est là".

Pour le premier choc professionnel entre deux champions olympique des lourds et des super-lourds sur la même édition des Jeux depuis la victoire de Lennox Lewis sur Ray Mercer en mai 1996 à New York, l’Ukrainien devra aussi faire face à des tribunes remplies de 60.000 fans de Joshua dans le stade de Tottenham. De quoi l’inquiéter? C’est mal connaître celui qui a gagné tous ses titres mondiaux face à des adversaires qui boxaient dans leur pays et qui a remporté huit de ses neuf dernières victoires sur le terrain du combattant qui lui faisait face.

Ecart psychologique

"Chez moi, c’est le ring", tranche celui qui explique dans un sourire qu’il n'aura pas peur de la foule d’un stade car il a… "déjà été voir des matches de foot" et qui évoque l’Angleterre, où il a remporté l’or européen et le titre olympique chez les amateurs, comme "(s)on deuxième pays". L’homme qui a découvert Joshua lors des Mondiaux amateurs 2011 et annonce depuis de nombreuses années (quand il traînait encore chez les lourds-légers) sa volonté d’aller détrôner le Britannique fait face à un défi XXL. Historique. Mais Joshua aussi.

Le protégé du promoteur Eddie Hearn imaginait combattre Fury cet été dans le plus gros combat de l’histoire de la boxe britannique, les cinq ceintures des lourds en jeu et avec une bourse à neuf chiffres, mais une arbitration judiciaire en a décidé autrement et forcé une troisième valse entre Fury et Wilder (9 octobre). Il doit se contenter de l’ancien roi des lourds-légers. Un peu déceptif, forcément, alors que son challenger arrive de son côté au combat qu’il attend et prépare depuis si longtemps. Cet écart psychologique pourrait aussi jouer dans ce qu’on verra sur le ring. Seule certitude: le rendez-vous est immanquable si vous aimez la boxe. On aurait adoré Joshua-Fury. Mais Joshua-Usyk n’est pas une mauvaise compensation. Loin de là.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport