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Ligue des champions: 50 ans après, faut-il en finir avec la règle du but à l’extérieur?

Etendue à toutes les compétitions européennes de clubs il y a 50 ans, la règle dite "du but à l’extérieur" alimente les débats depuis sa première expérimentation, lors de la saison 1965-1966. Alors que l’UEFA discutait il y a quelques mois de son éventuelle suppression et avant la quatrième journée de la phase de poules de la Ligue des champions de mardi et ce mercredi, RMC Sport s’est penché sur ce sujet qui divise.

A l’absurde, la mise en valeur du problème. Nous sommes le 13 mai 2003 et le monde du football est mis face à un problème qui alimente les gazettes depuis 1965, date de l’instauration de cette règle qui fait aujourd’hui toujours jaser. San Siro incarne une apogée du football italien. Cette année-là, la Botte aura placé trois représentants sur les quatre fauteuils de demi-finalistes de la Ligue des champions. Et se paiera le luxe d’une finale 100% italienne, marquée par la victoire de l’AC Milan aux tirs au but face à la Juve (qui est déjà en pleine série maudite).

San Siro avait déjà accueilli, une semaine plus tôt, la demi-finale aller de la Coupe aux grandes oreilles. Car c’est là tout le problème: l’Inter et le Milan s’affrontent… et ont la particularité de jouer dans le même stade. La première manche – qui voit officiellement l’AC Milan des Maldini, Inzaghi, Gattuso ou Seedorf recevoir – s’achève sur un triste 0-0.

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- © AFP

Durant le match retour, toujours à San Siro donc, Andriy Chevtchenko ouvre le score dans le temps additionnel de la première période. Obafemi Martins, sorti du banc au retour du vestiaire, égalise à la 85e mais le mal est fait: l’Inter est éliminée par son voisin, malgré ce score de parité (1-1) lors des deux rencontres. La faute à la règle du but à l’extérieur. Mais reconnaissez ce côté savoureux d’une élimination dans de telles circonstances, quand votre déplacement à l’extérieur se joue… dans votre stade.

Des débuts en 1965, avant la généralisation en 1969

Evidemment, la situation est absurde car elle coïncide avec une communauté de stade qui rend la règle incompréhensible. Mais pas besoin d’en arriver à de telles extrémités pour susciter le débat. C’est lors de la Coupe des coupes 1965-1966 que cette règle dite "du but à l’extérieur" a été utilisée pour la première fois. Elle avait alors pour objectif de supprimer le match d’appui sur terrain neutre en cas d’égalité entre les équipes. Et si les scores des matchs aller et retour ne permettent pas de départager les adversaires, même avec cette règle, les instances prévoient un tirage au sort pour déterminer un vainqueur. Cette saison-là, le Budapest Honved en avait bénéficié en huitième de finale pour se défaire du Dukla Prague.

Vrai charme inhérent aux coupes d’Europe ou injustice qui n’a plus lieu d’être? Selon l'article 20 du règlement UEFA, "si les deux équipes ont marqué le même nombre de buts sur l’ensemble des deux matches, celle qui a marqué le plus grand nombre de buts à l’extérieur se qualifie pour le tour suivant". Et en cas de prolongation, "si les deux équipes marquent le même nombre de buts pendant la prolongation, les buts marqués à l’extérieur comptent double (c’est-à-dire que l'équipe visiteuse se qualifie pour le tour suivant)", ajoute la règle.

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La première justification est de trouver un moyen de départager des équipes sans ajouter d’affiche dans le parcours européen de chacun, en cas de score nul. Mais le fait de privilégier le but marqué chez son adversaire vise aussi à déverrouiller un jeu jugé – à l’époque, car la donne a depuis en partie changé – trop fermé, limitant la prise de risques hors de son stade pour activer la machine à la maison. Avant son instauration, 60% des matchs se terminaient avec une victoire à domicile, comme l’avait calculé la BBC. La règle de la Coupe des coupes fera des petits dans toutes les compétitions. En 1969, elle est alors étendue à toutes les compétitions européennes de clubs. Et a fait des petits avec des introductions pour les barrages qualificatifs pour la Coupe du monde et l’Euro.

Un "effet pervers" et des matchs plus fermés à domicile?

Elle est donc devenue la norme. Mais ne fait pas pour autant l’unanimité. "L’effet pervers, c’est que beaucoup d’équipes visent le 0-0 à domicile, parce qu’elles savent que c’est un bon résultat pour le match retour à l’extérieur, déplorait l’an dernier Willy Sagnol sur RMC. A propos du but à l’extérieur en prolongation, quand tu joues un match retour, une équipe a trente minutes de plus pour marquer un but qui compte double. Donc l’équipe qui reçoit en premier est avantagée. Parce que si l’équipe à l’extérieur marque dès le début de la prolongation, tu sais que c’est déjà mort pour l’autre équipe."

En février dernier, le quotidien allemand Kicker annonçait que la question du "but à l’extérieur qui compte double" allait être débattue quelques jours plus tard à l’UEFA, dans le cadre de la validation des règlements pour les compétitions européennes à venir. La question n’a finalement pas été tranchée. Mais la réouverture du débat émanait des entraîneurs eux-mêmes.

Les coachs veulent sa suppression, au moins en prolongation

Quelques mois plus tôt, lors du vingtième forum des entraîneurs des clubs d’élite, les coachs présents – dont Rudi Garcia, Thomas Tuchel et Arsène Wenger – avaient demandé à l’unanimité la fin de la règle du but à l’extérieur en prolongation en cas d’égalité. Un cas précis, car il suppose que l’équipe qui reçoit en second lors d’un match aller-retour risque gros à chaque but encaissé durant la prolongation, avec l’obligation de devoir en marquer deux fois plus. Ce qui favorise donc, selon le panel de coachs réunis, l’équipe qui se déplace en dernier.

Certains souhaitaient même aller plus loin, en réclamant carrément l’abolition de la règle du but à l’extérieur de façon globale, à l’instar de Thomas Tuchel. Le technicien du PSG ne savait pourtant pas encore qu’il allait en être victime le 6 mars 2019, en voyant son équipe s’incliner 3-1 à domicile contre Manchester United en Ligue des champions, après avoir gagné 2-0 à Old Trafford au match aller. La règle avait toutefois servi les intérêts parisiens en 2015, au moment d’éliminer Chelsea grâce à un nul arraché à Stamford Bridge (2-2) sur des buts de Thiago Silva et David Luiz.

"Je ne comprends pas l’argument de dire que c’est plus facile de marquer un but à l’extérieur en prolongation… Pourquoi donner aussi peu d’importance aux buts à l’extérieur? Au contraire, donnons-leur plus d’importance, considère notre consultant Christophe Dugarry. Ce n’est pas si facile de marquer à l’extérieur!"

L’internationalisation d’un football offensif

Un constat s’impose toutefois: le règne du catenaccio et de l’Inter Milan qui domine le continent semble révolu. Et si Pep Guardiola court encore après un sacre européen avec Manchester City, il aura participé à révolutionner l’ère moderne du ballon rond et à généraliser la volonté de spectacle offensif. Dans un autre style, Liverpool n’est pas éloigné de ce principe. Même si les champions d’Europe en titre sont adeptes d’un jeu plus direct et moins dans la possession absolue.

La mondialisation, l’ère des transferts, la volonté d’expansion de la popularité du football à travers le monde ont davantage homogénéisé les grands principes actuels. C’est ainsi qu’un Maurizio Sarri peut avoir sa place dans un championnat italien autrefois réputé défensif à l’extrême ou même qu’une équipe comme l’Atlético aura dépensé son argent des derniers mercatos dans des joueurs comme Thomas Lemar ou Joao Felix. Tout arrive. "Mourinho has parked the bus" (Mourinho qui met le bus) est rapidement devenu une exception. Vu sous cet angle, nul besoin désormais de tenter artificiellement de déverrouiller des matchs avec une telle règle.

Des statistiques établies en 2018 montraient que 28,41% des matchs de poules de Ligue des champions avaient été gagnés par des équipes visiteuses. Et que les clean-sheets se faisaient plus rares. Sur des meilleurs terrains – dont la qualité s’uniformise – avec des conditions de voyage confortables et des façons de préparer les matches de plus en plus développées (la vidéo et le traitement médiatique y sont pour beaucoup), il apparaît "moins difficile que par le passé de marquer à l’extérieur pour les entraîneur", notait Giorgio Marchetti, directeur des compétitions de l’UEFA, lors du congrès annuel de l’instance l’an dernier.

En septembre 2014, Alex Ferguson s’érigeait en opposant raisonné à la règle du but à l’extérieur. "Si l’on revient trente ans en arrière, on verra que la contre-attaque impliquait un ou peut-être deux joueurs. Aujourd’hui, elle peut en concerner cinq ou six. […] En ce qui me concerne, quand je jouais à domicile, je ne cessais de me répéter de ne pas prendre de but", notait-il alors. Ce qui inverse ainsi l’argument: le principe du but à l’extérieur favoriserait finalement… une bonne défense à domicile.

D’autres voient dans cette règle une exigence de qualité dans tous les secteurs, presque un défi. "J’ai toujours eu l’habitude d’avoir cette règle, soit en disputant les matchs de Coupe d’Europe, soit en les dirigeant. C’est vrai que le jeu change, note Claude Puel pour RMC Sport. Par principe, à l’extérieur, avec le développement des transitions et attaques rapides, il y a des solutions beaucoup plus accrues de gagner des matchs ou de faire des résultats. Je pense que c’est bien. Quand on joue à domicile, on se doit d’être compétent, d’aller faire ces transitions, dans les jeux de possession comme à la perte de balle. Parce que cela peut ne pas pardonner. J’ai toujours aimé qu’une équipe puisse avoir toutes les qualités: savoir défendre haut, avoir un jeu de possession ou de transition si nécessaire. Pour certaines équipes qui ne font que le jeu de transition ou de contres, c’est sûr qu’elles vont se retrouver en difficulté si elles doivent faire le jeu."

L’impact de la "règle du but à l’extérieur"

Chacun son point de vue, donc, même si la tendance est davantage à sa limitation plutôt qu’à son maintien en son état actuel. Mais penchons-nous sur son rôle lors de la dernière édition de la Ligue des champions. Trois matchs ont été concernés et ont donc basculé sur ces buts inscrits à l’extérieur.

Le premier reste traumatisant pour les supporters parisiens. Victorieux 2-0) Old Trafford à l’aller, le PSG a plié trois fois au Parc des Princes pour finalement se voir éliminer en huitième de finale par Manchester United. 3-1 au match retour pour les Red Devils, 3-3 au total sur la double confrontation et une décision tranchée par les trois buts des Mancuniens hors de leur base.

Le scénario fut encore plus dramatique en quart de finale, avec l’élimination de Manchester City par Tottenham après un match complètement dingue à l’Etihad Stadium: battu 1-0 à l’aller, le club mancunien s’est imposé 4-3 chez lui… avec un but refusé pour hors-jeu en toute fin de match. Ce but aurait permis à Pep Guardiola de passer. 4-4 au total, les Spurs qualifiés car ayant marqué trois fois à City. Ils remettront ça de façon tout aussi dingue contre l’Ajax, le triplé de Lucas Moura à Amsterdam (3-2) au retour compensant la défaite 1-0 du match aller.

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Ce qui est assez parlant, c’est que quatre des cinq équipes directement concernées la saison passée par cette règle du but à l’extérieur n’affichent pas du tout l’image d’équipes défensives, ni chez elles ni à l’extérieur. Seule exception, la malade équipe de Manchester United, rarement éblouissante dans ses festivals offensifs, sous José Mourinho comme sous Ole Gunnar Solskjaer. Le but initial de la règle n’est donc guère crédible dans ces cas précis, qu’on soit ou non favorable à son maintien.

Lors de la saison 2017-2018, deux matchs avaient été tranché grâce à cette règle: le huitième de finale entre la Roma et le Chakhtior Donetsk, le quart entre ce même club romain et le Barça, conclu sur la remontada italienne. L’année précédente, seul Monaco en avait bénéficié, lors de son huitième de finale contre Manchester City.

Moins de clean-sheets, moins de buts marqués à domicile

Dans les matchs à élimination directe de Ligue des champions, le nombre de buts inscrits par match à domicile de la part d’une équipe est passé en moyenne de 2,03 entre 1960 et 1970 à 1,55 entre 2010 et 2018. Tandis que le pourcentage de clean-sheets à domicile est passé de 44% à 34% selon la BBC.

L’article du média britannique s’achevait sur un sondage demandant aux lecteurs quelle méthode aurait leurs faveurs pour départager deux équipes à égalité après les deux rencontres: 32% - la réponse majoritaire – réclamaient une prolongation et des penalties, 16% se disaient satisfaits de la règle des buts à l’extérieur. A noter que 2% auraient bien tenté le lancer de pièce…

Faut-il donc tenter une autre formule? Peut-être. En dehors du but en or, du tirage au sort ou toute autre méthode farfelue, deux autres se dégageraient: le terrain neutre ou le replay. Pas vraiment idéal pour les supporters ou pour alléger des calendriers déjà surchargés. Reste un constat: sur les neuf dernière éditions de la C1, entre 2010 et 2019, quinze confrontations à éliminations directes (entre huitièmes et demi-finales) ont été tranchées sur la règle du but à l’extérieur. Sur… 126 matchs disputés. Soit moins de 12% des rencontres. C’est finalement assez peu.

Apolline BOUCHERY (@apobouchery)