RMC Sport

"Leo, le film": Messi est-il un "tyran" impossible à manager?

TRANSVERSALES - Dans "Leo, le film", disponible sur RMC Sport et en podcasts, Transversales consacre une large part à la façon de diriger Lionel Messi en club au quotidien. Des méthodes de Pep Guardiola à un Luis Enrique qui lui a tenu tête, en passant par la domination de l'Argentin sur le vestiaire voire la direction du club.

Comment diriger un génie? La question a dû souvent se poser chez ceux qui se sont frottés à Lionel Messi. Frank Rijkaard, Pep Guardiola, Tito Vilanova, Tata Martino, Luis Enrique, Ernesto Valverde, Quique Setien, Ronald Koeman au Barça, et désormais Mauricio Pochettino au PSG, sans oublier les différents sélectionneurs de l'Argentine (José Pékerman, Alfio Basile, Diego Maradona, Sergio Batista, Alejandro Sabella, Tata Martino encore, Edgardo Bauza, Jorge Sampaoli et Lionel Scaloni), tous ont eu à expérimenter la joie mais aussi la difficulté qu'impose l'idée de manager le meneur de jeu.

Et si avoir un joueur aussi génial dans son équipe rend bien des services et débloque bien des situations, il n'est pas forcément évident de s'imposer face à lui. Le document "Leo, le film", que lui consacre l'émission Transversales sur RMC Sport, l'illustre, en revenant sur différents épisodes de sa carrière.

>> Abonnez-vous à RMC Sport pour voir "Leo, le film" en exclusivité

"Il faut savoir poser des limites mais ce n'est pas facile avec des joueurs si uniques. Ils ne peuvent pas avoir les mêmes obligations que les autres, constate Jorge Valdano, champion du monde en 1986 avec l'Argentine. On doit leur accorder des privilèges, il faut l'accepter." Le constat est donc simple: il faut trouver l'équilibre entre se faire respecter et faire comprendre à Lionel Messi qu'il est plus important que les autres, une forme de dosage entre l'équité entre joueurs et le constat de la hiérarchie au sein de l'effectif.

"Quand le club prend la décision, en 2009, de vendre Ronaldinho et Deco, Joan Laporta va voir Messi chez lui. Il lui dit 'tu seras le numéro 10 du Barça et nous allons construire autour de toi. Qu'en dis-tu?'", raconte Juan Jimenez Salvado, journaliste pour le quotidien espagnol As. En ajoutant cette phrase en guise de résumé: "Messi a toujours été consulté pour tout."

"Si tu joues pour le Barça, tu es le domestique de Messi"

Certains vont encore plus loin, en évoquant les joueurs qui se sont succédés au sein de l'attaque du Barça. Si cela a collé pour Neymar, Luis Suarez ou d'autres avant eux comme David Villa par exemple, ce fut bien moins évident - voire impossible - pour des joueurs comme Zlatan Ibrahimovic ou Antoine Griezmann. "Si tu joues pour le Barça, tu es le domestique de Messi, constate l'auteur de 'The Barcelona complex' Simon Kuper dans Transversales. Tu travailles pour lui. Tu fais ses devoirs défensifs, tu cours tout le temps. C'est pour ça qu'Ibrahimovic a dû partir."

>>> "Leo le film" est disponible en podcasts

Le patron. Discret voire silencieux, mais avec l'ego d'un champion - voire du meilleur joueur du monde - et la susceptibilité qui en découle. Lionel Messi est un taiseux qui entend faire respecter son rang. Certains diront tyran, d'autres avanceront simplement que le leader footballistique d'une équipe doit être mis dans le plus grand confort possible.

Le décalage peut sembler grand entre le Barça qu'il incarne, ce club qui présente le collectif comme sa plus grande force, et le meneur de jeu qui veut décider de tout, sur le terrain voire en dehors. C'est pourtant dans cette contradiction qu'il a sans doute tiré sa plus grande force: comme un savant mélange entre individualité d'exceptione et esprit d'équipe surdéveloppé.

Guardiola, ou la recherche de l'équilibre entre individu et collectif

Les racines sont peut-être plus anciennes, mais cette expression aussi contradictoire que géniale a trouvé son essor sous le management de Pep Guardiola. Le Catalan est nommé en 2008: il arrive avec une maigre expérience à la tête de la réserve mais surtout, comme il le dit lui-même lors de sa conférence de presse de présentation, parce qu'il est "un ancien joueur du club". Et pas n'importe lequel, puisque l'ancien milieu de terrain est sans doute l'un des héritiers les plus frappants de Johan Cruyff, l'idole éternel, également marqué par la patte Juanma Lillo. Cela donne un manager obsédé par la tactique et le collectif, qui tente de fondre les individualités exceptionnelles dans son schéma. Encore une fois une question d'équilibre. Et ses principes, il doit les mettre pour la première fois en oeuvre avec Lionel Messi.

La greffe prend très vite au Barça, qui gagne absolument tout. Et l'Argentin se révèle pleinement sous l'égide de celui qui deviendra plus tard entraîneur du Bayern ou de Manchester City. Mais ce ne fut pas si simple et la gloire des résultats associée à la beauté d'un jeu entré dans la légende éclipsent parfois les difficultés.

Pep Guardiola ne cède rien à l'ego surdimensionné. Mais il entend géré l'ego justifié. Lionel Messi entre pleinement dans cette catégorie. Alors, à la volonté de fondre l'Argentin dans le collectif s'ajoute la nécessité de le mettre dans un certain confort. Et tout commence... par un bras de fer du joueur avec son club pour partir aux Jeux olympiques de Pékin. La Pulga veut absolument partir. Le Barça, un peu réticent en raison du troisième tour de qualification de Ligue des champions qui s'annonce pour les Barcelonais, accepte. Pep Guardiola interroge directement Lionel Messi, qui lui confirme qu'il veut aller aux JO. Le technicien met une seule condition: "A ton retour, je veux te voir au top".

Les JO 2008, le symbole

"Guardiola comprend très vite que c’est une question essentielle pour que Messi se sente bien et que leur relation parte sur de bonnes bases", explique Florent Torchut, correspondant à Barcelone, pour RMC Sport. L'intérêt est finalement des deux côtés et on est à deux doigts de l'idée de compromis. Chacun y trouve son compte: le prodige de 21 ans décroche l'or avec sa sélection, le Barça se qualifie sans lui pour une Ligue des champions... qu'il gagnera en fin de saison, avec un extraordinaire sextuplé au final en 2009. Et un Messi qui marquera 38 fois en 51 apparitions.

Messi et Guardiola en 2008. L'un finira à City. Ca aurait pu être les deux.
Messi et Guardiola en 2008. L'un finira à City. Ca aurait pu être les deux. © ICON SPORT

Ce point de départ définit finalement assez bien la globalité de la relation entre Guardiola et son joueur: chacun a besoin de l'autre pour briller. Il n'est pas question d'amitié ou de lien affectif très fort mais bien de compréhension et de compromis. Une sorte de donnant-donnant parfait.

Il a beau n'avoir que 21 ans, Messi a déjà du caractère. Alors qu'il n'est pas encore la superstar qu'il deviendra par la suite, le meneur de jeu argentin s'affirme dans le vestiaire. Au point même de s'accrocher avec Rafa Marquez, 29 ans, capitaine de la sélection mexicaine. Il y a quelques semaines, ce dernier confiait à la télévision espagnole que lui et la Pulga n'avaient "jamais été bons amis" mais qu'il avait du respect pour lui. Celui qui a porté les couleurs du Barça jusqu'en 2010 confiera, dans le même contexte, que le meilleur joueur de l'histoire du club demeure pour lui... Ronaldinho.

Frustration, orgueil et hantise de l'échec

La carrière d'un champion est aussi jalonnée de blessures. Physiques parfois, mentales presque toujours. Pour Lionel Messi, le spectre de l'échec - et par extension de la défaite - est insoutenable, particulièrement au début de sa carrière. A son palmarès, quatre Ligues des champions dont la première en 2006 à 19 ans... un très mauvais souvenir. Car une blessure l'empêche de figurer sur la feuille de match pour la finale contre Arsenal. Il en est tellement meurtri qu'il... est au vestiaire au moment où les Barcelonais soulèvent le trophée. Plus tard dans la soirée, quand ses coéquipiers fêtent l'événement dans un club parisien, lui reste dans son coin, à l'écart. De l'orgueil? Evidemment. Les champions ne sont pas faits comme nous. Et pour Messi, la victoire ne vaut que s'il y a réellement pris part.

Ne pas se mettre à dos Messi

Avoir Lionel Messi dans son équipe est une bénédiction. L'avoir contre soi peut s'avérer fatal: pour ses adversaires, ses rivaux mais aussi ses coéquipiers ou entraîneurs. Car le talent hors normes du joueur lui a donné du pouvoir. Certains l'ont appris à leurs dépens. En sélection un peu, même si ses échecs répétés dans la conquête de titres majeurs et son statut parfois contesté au pays (derrière l'idole Diego Maradona) l'ont assez longtemps limité dans sa volonté de tout contrôler. Au Barça surtout, son club, sa maison, là où il a tout gagné... et fait gagner.

"Entraîner le Barça consiste principalement à rendre Messi heureux": cette phrase attribuée à Pep Guardiola n'est qu'en partie vraie, en ce qu'elle réduit sans doute trop le travail du collectif et du coach, mais elle en dit long. "Més que un club", la devise du FC Barcelone, est restée et reste d'actualité. Mais le "més que un Messi" ne serait pas inexact.

A l'entraînement à Barcelone, hors de question de toucher à la star. Prenez le risque de le tacler ou de le blesser et c'est le rejet presque assuré. Marc Bartra l'a appris bien malgré lui au moment de le tacler durant une séance: le début de brouille entre les deux hommes avait fait jaser en 2012: l'Argentin avait répliqué et exprimé son mécontentement.

Réputé taiseux et distant, très réservé et, pour certains, autiste, Lionel Messi sait faire passer ses messages. Et de plus en plus, à mesure que son palmarès (individuel et collectif) et son influence grandissent. Il a ses relais dans le vestiaire, qui font comprendre à certains joueurs que quelque chose ne va pas.

Griezmann et le péché originel

Lionel Messi et Antoine Griezmann
Lionel Messi et Antoine Griezmann © AFP

Le cas le plus récent, et le plus criant, concerne Antoine Griezmann. Le péché originel du Français, c'est ce suspense de 2018. Alors qu'il semble proche de rejoindre le club catalan, l'ancien joueur de la Real Sociedad reçoit une court assidue de la part de certains membres du vestiaire du Barça, et notamment de Lionel Messi, qui ne tarit pas d'éloges à son sujet devant la presse. Et pour que le joueur sorte de sa réserve et entame une sorte de campagne promotionelle pour convaincre quelqu'un de le rejoindre, il en faut beaucoup. La réponse de Griezmann? Un documentaire, dans lequel il annonce sa décision de rester à l'Atlético, alors que tout le monde le voyait déjà évoluer sous le maillot blaugrana. Le divorce est acté entre lui et la Pulga... avant même d'entamer l'aventure.

Quand il signer finalement à Barcelone un an plus tard, le mal est fait. Et Antoine Griezmann aura beau multiplier les mots doux publiquement à l'égard du sextuple Ballon d'or, Messi ne le considère pas. Peu de connexion sur le terrain, encore moins en dehors. Dans les "bonus tracks" de "Leo le film", le désamour entre les deux hommes est criant. On apprend notamment que la communication entre eux se fait essentiellement par coéquipiers interposés, avec le meilleur ami de Griezmann, Diego Godin, qui fait passer des messages à Luis Suarez, qui les relaie lui même à Messi.

L'Argentin a aussi une autre façon de s'exprimer, sans mots, en boudant. "Lionel Messi, pendant de longues années à Barcelone, cela a été quelqu’un de difficile à gérer. Parce que c’est quelqu’un de très renfermé sur lui-même, qu’il a un problème de communication et il n’est pas frontal pour un sou, analyse Alexandre Juillard, auteur du livre Insubmersible Messi, pour RMC Sport. Quand quelque chose l’embêtait, cela passait soit par une autre personne qui allait être son messager, soit par des attitudes boudeuses."

Il vit très mal l'échec mais aussi le sentiment d'être relégué au second plan. "Un jour soit il est remplaçant soit remplacé. Et le lendemain, Lionel Messi ne veut pas se déplacer à l’entraînement, poursuite Alexandre Juillard. Donc Pep Guardiola se dit: 'Je vais le perdre, qu’est-ce que je fais? Eh bien je prends ma voiture, je vais chez lui et je vais le chercher.' Ce qui paraît complètement dingue aujourd’hui. En fait c’est comme un appel à l’aide. Il faut aller communiquer avec lui, aller vers lui, le rassurer et faire en sorte de le remettre sur le droit chemin."

Pep Guardiola a largement contribué à forger le mythe Messi. Mais quand Luis Enrique prend les rênes de l'équipe en 2014, le meneur de jeu de poche est devenu une méga star et, pour beaucoup, le meilleur joueur de l'histoire du football. Au technicien de s'affirmer sans froisser l'idole. Sans s'écraser. Luis Enrique et son caractère bien trempés sont parvenus à le faire, mais non sans quelques anicroches.

Enrique, du crime de lèse-majesté à la conquête du respect

Lors d'un match contre Eibar en 2014, alors que le Barça mène 3-0, le technicien demande à faire sortir Messi, déjà buteur et passeur, à la 76e minute: crime de lèse-majesté. L'Argentin refuse. Enrique cède et opte finalement pour la sortie de Neymar. Pour l'affirmation de son autorité, on repassera. Deux jours plus tard, comme l'expliquent les intervenants de "Leo le film", les deux hommes partent en engueulade à l'entraînement. La presse catalane acte déjà la "rupture" en une.

Luis Enrique et Messi
Luis Enrique et Messi © AFP

Acte 2 de l'affirmation du statut de Luis Enrique: contre la Real Sociedad quelques jours plus tard, Lionel Messi est sur le banc. Le Barça perd. Et l'Argentin sèche l'entraînement suivant, préférant bouder chez lui. Xavi et Javier Mascherano joueront les intermédiaires pour apaiser la relation entre ces deux forts caractères. Et le technicien finit par mettre son poste dans la balance: pas de titre en fin de saison pour le FC Barcelone? Alors il s'en ira. Les mois suivants seront glorieux, avec notamment un nouveau sacre en Ligue des champions. Lionel Messi ne fera pas de son coach son meilleur ami, mais il aura peut-être apprécié et respecté la droiture et la force de caractère de ce coach qui lui aura résisté contre vents et marées.

Messi dans la lumière

Lionel Messi traîne la réputation de "faire l'équipe" à Barcelone. Une chose est sûre: il est consulté quand il s'agit d'envisager un gros transfert. Après l'époque Guardiola, le Barça a pleinement décidé de construire autour de Messi. Pour jouer avec lui, le talent ne suffit pas, il faut que le courant passe. Le trio Messi-Suarez-Neymar a marqué l'histoire... et c'est en grande partie dû à l'amitié qui unit ces trois-là. Neymar est arrivé en parlant de l'Argentin comme son idole. Messi lui a rendu en le faisant briller.

Outre ses négociations incessantes pour obtenir un contrat record - avec un salaire de 100 millions bruts par an à la fin de son aventure catalane - la Pulga veut choisir, au moins en partie, ses coéquipiers. Pour des transferts mais aussi pour ses soutiens, ses amis proches. L'exemple Pinto est emblématique: au club de 2008 à 2014, le gardien a surtout marqué les esprits... en étant catalogué comme le garde du corps de Messi. C'était surtout un ami très proche, qui doit évidemment sa longévité barcelonaise au meneur de jeu argentin.

Lionel Messi tient son pouvoir de son talent sans pareil, de son aura sur le terrain et finalement en dehors (malgré lui), de son palmarès. Il ne perdra jamais cela. Mais au PSG, la donne est différente: il n'est pas chez lui, il n'est pas la seule star. Il le sait et se fait discret: il ne s'impose pas pour tirer les penalties, se montre humble sur la scène médiatique et couvre d'éloges un Kylian Mbappé devenu l'atout principale de l'effectif parisien, ne conteste pas les choix de son compatriote Mauricio Pochettino le concernant. Lionel Messi n'est pas un tyran, il est un joueur de pouvoir. Mais il est avant tout un joueur, certes spécial, mais qui ne pense qu'au jeu et à la victoire. Hors normes sur tous les plans.

A.Bouchery avec Transversales et RMC Sport